de la revue ''l'Illustration' No. 3905, 5 janvier 1918
'Avec la «Division Sauvage»'
Pendant la Retraite de Galicie
par Ludovic H. Grondijs
journalist néerlandais

Visions de Guerre sur le Front Russe

pour la première partie - 'Pendant la Retraite de Galicie 1'

 

Le Troupeau des Fuyards

Le 12/25 juillet 1917

Une estafette nous apporte l'ordre de nous rendre à Czortkov. Mais nous y sommes à peine depuis une heure qu'il nous faut repartir. Le rôle de notre division est subitement changé par la désertion monstrueuse de l'infanterie. Au lieu d'aller secourir les troupes de la XP armée, mises en danger par une défaillance locale, il faut, aux lieux mêmes où nous sommes, protéger une retraite générale, qui menace de tourner au désastre.

On préparait déjà un repas, une bonne soupe dont l'odeur commençait à remplir la maison où nous sommes descendus, les colonels Mouzalaief et O'Bemm et moi; mais les ordres sont formels. Nous ferons une très forte reconnaissance avec une brigade entière: les régiments des Tartares et des Tchetchens.

Il est 7 heures. Le soleil couchant jette de longues ombres sur les voies, encombrées par mille voitures, où les bagages des régiments et tous les objets volés sont entassés. Le mécontentement général se traduit par des tempêtes de jurons que de grands éclats de rire interrompent: il faut gravir une colline, et des dizaines de volontaires se présentent pour pousser les voitures avec de sauvages hurlements de plaisir. Ce sont de grands enfants, et au fond de bons diables, mais qui ont besoin de sentir la main d'un maître.

Le cortège de nos huit cents hommes est coupé par cet étonnant désordre. Et, tandis que nous attendons à cheval que toutes ces confusions et ces clameurs cessent, il se fait, tout d'un coup et partout, un grand silence à la vue d'une étrange procession qui arrive.

Ce sont des soldats hâves, sans fusils ni sacs, sans casquettes, avançant en désordre, les yeux hagards et fatigués, à la marche chancelante, vil troupeau égaré par la peur et livré à la faim. Quinze mille jeunes hommes passent ainsi en un quart d'heure, entre deux haies de cavaliers, abattus par la panique et les privations, et poursuivis par les moqueries et les cris des mépris de nos gens du Caucase. « O braves fantassins! vous voulez vous battre avec les mains, camarades? Retournez vite. Vous marchez vers l'ennemi! »

En effet, ils retournent au front, ces quinze mille soldats révolutionnaires et libres, conduits par huit cosaques, lance au poing. Ils ne feraient qu'une impression piteuse avec leurs figures brutales et abattues, leurs mauvaises mines de chiens affamés, si on ne les savait pas coupables d'une si lâche trahison envers leur patrie. Aucun officier n'a manqué à ses devoirs. On m'apprend que plusieurs d'entre eux, abandonnés par leurs hommes, ont péri à leurs postes. Les fuyards que le nouveau régime avait, sur leur seule conscience d'hommes libres, chargés de garder le nouveau gouvernement, armes en mains, ont manqué si unanimement à tous leurs devoirs, qu'ils viennent de prouver en un jour la criminelle faiblesse et l'insolente stupidité de cette discipline inédite que des politiciens venaient de « fonder sur de nouvelles bases ».

 

On nous apprend que les officiers auront désormais le droit de fusiller les pillards et les déserteurs. On vient donc en haut lieu de regretter cette liberté spéciale concédée aux « tawarischi » et qui a été la liberté de fuir devant l'ennemi, d'abandonner les officiers et de commettre des vols et des atrocités partout.

Par cette nouvelle mesure on prétend remettre sur les épaules des officiers la responsabilité des excès que les soldats commettront désormais. Malheureusement, on ne pourra remédier en un jour aux effroyables fautes qui ont été commises pendant de longs mois.

Rien de plus facile que d'abattre le maraudeur, le déserteur, si la grande masse des soldats, qui assistent à ces exécutions expéditives, les appuient unanimement et sur-le- champ. Il ne suffit pas de tuer deux ou trois hommes qui tournent le dos à l'ennemi, il faut avoir l'assentiment des autres, en même temps avertir ceux qui hésitent et encourager les braves.

On savait que, même pour les races les plus braves et instruites des autres nations de l'Europe, les armées ont eu de tous les temps besoin de sanctions terribles contre les passions que les batailles et les défaites déchaînent. On en a libéré les soldats russes, qui, pour une grande partie, sont des demi-esclaves, et qui ont les goûts des esclaves pour le vol, l'ivresse, les violences.

On les a flattés d'une façon incompréhensible, de haut en bas, par des harangues qu'on se figurait enthousiastes et qui n'étaient que stupides, par des raisonnements plus ineptes que profonds. On a abaissé ainsi en trois mois une armée moderne au niveau d'une horde de la migration des peuples.

Et on veut maintenant, tout d'un coup, que ces centaines de mille « camarades », qui traversent, en les dévastant, ces vastes pays, et qu'on a méthodiquement encouragés à se cabrer contre toute parole d'autorité, soient maîtrisés par de tout jeunes sous- lieutenants, revolver en main, dont on a d'abord miné le prestige, et dont on exige qu'ils retrouvent leur autorité par des coups de feu, au milieu d'une universelle panique, isolés parmi des multitudes de paysans farouches, préparés aux révoltes et aux massacres?

 

 

Reprise du Contact avec l'Ennemi

Le 14/27 juillet 1917

J'ai passé la nuit avec le comte Komarofsky dans une de ces jolies et proprettes maisons galiciennes, peintes en couleurs claires, du village de Chorotskov. A une heure du matin, un Tartare entre chez nous pour nous avertir de la part du prince Magalof que « la dernière ligne de l'infanterie vient de nous dépasser, qu'il ne se trouve plus rien entre nous et l'ennemi, et que nous ferons bien de nous tenir prêts à toutes les éventualités ».

Nous nous habillons et nous jetons de nouveau sur le lit pour attendre le signal du départ, qui s'effectue à 6 heures. Point d'ennemi! Et c'est presque un désappointement pour nous que les Allemands, et surtout ees « uhlans » que nous avons attendus anxieusement et impatiemment pendant la nuit, ne nous aient pas rejoints. Ce serait une fête pour tous de les charger, à nombre égal, ou même s'ils nous étaient supérieurs en nombre.

Je trouve le prince Gagarine à Kliouvintze. Il a fait devant Kalusz une de ces jolies actions qui caractérisent le soldat né. Le nouveau régime l'avait écarté, et ce n'est que par la volonté collective de tous les officiers de sa brigade qu'il a conservé son poste. Quels que puissent avoir été ses torts aux yeux des meneurs révolutionnaires, il les a largement rachetés par!e fait suivant: la subite défaillance d'un régiment d'infanterie devant Kalusz jeta plus d'un millier d'hommes en désordre sur les réserves, et fut près de les entraîner dans leur fuite. Le prince Gag'arine vit le danger, descendit de son cheval, harangua les soldats et réussit à les emmener avec lui, chargeant lui-même, sabre au poing, vers l'ennemi qui s'était avancé pour profiter du désordre et qu'il rejeta tout de suite dans ses anciennes positions.

Le prince Gagarine me permet d'accompagner, pour quelque action que ce soit, les escadrons de ses deux régiments. Puisque la 3e sotnia du régiment des Circassiens doit aller prendre le contact avec l'ennemi, je me rends chez son commandant, le capitaine Boutchkief, qui me présente aux officiers qui partiront bientôt: les princes Mahomet- Ghirei et Seid-Pay, Krym-Chamkalof, et le lieutenant Kournakof.

Le village de Kliouvintze s'étend dans la petite vallée et remonte des deux côtés sur les collines qui longent la petite rivière la Tlodne-Strave.

Nous partons avec l'ordre de chercher le contact avec l'ennemi et de le charger à l'arme blanche, s'il insiste et s'approche. Partout apparaissent sur les collines en face des points noirs: des patrouilles d'infanterie, — et d'autres points qui marchent vite contre le fond clair du ciel: la cavalerie ennemie.

Notre grande crainte, ce sont les autos-mitrailleuses ennemies qui nous surprendraient sans que nous puissions nous défendre. Nous détruisons les petits ponts avec les mains, car nous n'avons pas de dynamite. Il faut disloquer une poutre avec nos sabres, et ensuite l'employer comme un levier pour enlever une par une les planches du pont.

La division est partie; les régiments des Ingoushs et des Circassiens s'éloignent aussi, et notre demi-escadron reste pour surveiller l'ennemi. Les régiments de Kabarda et de Daghestan prennent position sur notre flanc gauche avec leurs mitrailleuses tandis que les batteries de campagne de la division prennent à partie les groupes de cavaliers qui se montrent partout et bombardent les chemins vers Kliouvintze.

L'ennemi répond avec de petits obus de trois pouces, qui éclatent à shrap-nels au- dessus de la principale route de communication, et que nous pouvons donc facilement éviter, en restant dans les champs.

Commence maintenant le léger flottement du « rideau vivant » que nous tendons devant l'armée en retraite. Il faut se montrer partout, faire semblant d'attaquer et tromper ainsi sur notre nombre et nos véritables intentions, mais sans être jamais trop brusque et sans trop risquer. Notre division a excellente renommée chez l'ennemi, et cela nous sera fort utile pour le tenir à distance, l'effrayer s'il le faut, et surtout semer dans son esprit l'inquiétude et l'incertitude sur nos forces que ses craintes agrandiront. Pendant ce temps, notre brave infanterie et nos convois pourront se sauver.

Le danger est surtout dans la nature du terrain. En suivant une vallée, on arrive tout à coup à un point ou une autre la coupe, et où on peut avoir été guetté avant d'avoir vu. En montant sur la crête, on est sûr d'être découvert par l'ennemi, et le charme de l'entreprise est mêlé d'un trop fort sentiment de danger. Je longe donc la crête à contre- pente.

A droite, trois cavaliers. Nous nous arrêtons pour distinguer qui ils sont. Deux d'entre eux nous imitent. Nous nous approchons prudemment: c'est le sous-capitaine Baranof, du régiment des Ingoushs. Nous nous serrons la main ici, loin derrière l'armée russe, dans ce terrain que l'ennemi a déjà occupé et qu'il semble de nouveau avoir abandonné. Mais une fusillade extrêmement vive à notre droite nous avertit que l'ennemi a simplement concentré ses efforts dans une autre direction. D'autres cavaliers nous appellent par de grands gestes des bras et nous filons à toute vitesse vers le 'lieu du nouveau combat.

Quatre mitrailleuses du régiment de Daghestan tirent à toute vitesse sur l'ennemi qui semble avoir fait une attaque, qui s'est jeté à terre ou qui s'est retiré, qu'on ne voit donc plus, mais sur lequel on continue de diriger un feu extrêmement nourri.

Cette « bataille » manque d'intérêt et je rejoins, dans la nuit, le régiment des Tartares. L'ennemi ne veut pas mordre évidemment.

Quand nous nous approchons de Touste, une maison flambe à notre droite. Je hasarde la remarque que cet incendie révolutionnaire signifie la joie d'avoir rendu à l'ennemi les annexions qui souillent la conscience russe. Mais on prétend qu'il n'est pas impossible que cette maison soit incendiée par des espions dans le seul but de faire savoir aux Autrichiens où se trouve l'arrière-garde de l'armée russe.

Nous nous chauffons tous près de ce feu énorme, en un groupe pittoresque, où surtout les colonels prince Magalof, comte Komarofsky, Mouzalaief et O'Remm se font remarquer. Et je ressens un sentiment de révolte de ce que tous ces brillants cavaliers soient en fuite devant un ennemi qui semble embarrassé par une si rapide et si dangereuse poursuite!

Et quand, plus tard, après avoir trouvé dans une maison juive un banc dur pour m'y étendre durant les quatre heures qu'on nous a bien voulu laisser pour tout repos, j'entends dans le village, partout, les bruits significatifs d'une bande de soldats qu'on a de la peine à ramener à la discipline, je m'aperçois que la Russie vient de perdre infiniment plus que toute sa jolie et importante conquête de Galicie: la solidarité et le sentiment de l'honneur dans les rangs des soldats. Mais que signifient, pour ces Boltcheviks, la solidarité et l'honneur d'une armée?

 

1e 15/28 juilet 1917

Nous partons le matin, poursuivis par les malédictions de la population, chez laquelle notre armée révolutionnaire a réussi à réveiller toutes les sympathies pour sa dynastie et tous ses goûts pour un gouvernement doux sans sentimentalité, ferme sans cruauté. En dix jours, des bandes de « nouveaux et libres citoyens » ont détruit la bonne renommée qu'avait jusque-là laissée l'armée tsariste pendant une domination modérée et saine de près de trois ans.

 

 

Une Reconnaissance avec les Tartares

Martinkovtzi (frontière austro-russe), 16/29 juillet 1917

La deuxième brigade a aujourd'hui le service de jour. J'obtiens du prince Magalof la permission d'accompagner ses Tartares qui, ce soir, rentreront en Autriche pour chercher le contact avec l'ennemi, dont nous ignorons les mouvements.

Le lieutenant musulman Zenal-Bek Zadechof a reçu l'ordre d'aller me chercher à la lre sotnia avec ses vingt Tartares, et d'aller encore cette nuit avec moi fixer la position exacte des Autrichiens près de la « ferme Dembina ».

L'ennemi ne semble pas nous poursuivre sérieusement. Notre infanterie est retournée en Autriche, et occupe près de Touste des tranchées, qu'elle a le devoir de défendre, coûte que coûte. Les Autrichiens ont été vus à la ferme Dembina, l'ennemi à 6 kilomètres à l'Ouest de Touste. Il faut déterminer s'il y a là-bas des positions fixes.

Mon compagnon, Zenal-Bek Zadechof, propriétaire natif de l'ancienne ville de Chouscha, près de Tiflis, s'est engagé en qualité de volontaire au commencement de la guerre. Après avoir gagné, comme soldat, pendant des reconnaissances importantes et dangereuses dans les Carpathes, trois ou quatre croix de Saint-Georges (ce qui équivaut à autant de très sérieuses citations à l'ordre de l'armée), il a été promu officier. On le choisit pour les petits coups de main qui exigent de l'officier de rares qualités de bravoure, de sàng-froid et d'intelligence. Je suis donc enchanté de l'accompagner.

Les hommes sont pleins d'entrain. L'un d'eux nous amuse, en chevauchant à la tête de notre colonne, jambes en l'air, pendant un temps considérable. Quand Zenal-Bek, pour un motif ou un autre, quitte notre groupe, j'en prends la direction, jusqu'à ce qu'il l'ait rejoint, et nos cavaliers règlent la marche de leurs chevaux à celle du mien. La bonne humeur de ces gens ne quitte jamais une gravité orientale qui prête au plus petit soldat un air de distinction.

Lorsque nous nous approchons de Touste, un mouvement insolite de gens qui vont et viennent nous frappe de loin. C'est l'infanterie russe qui occupe la tranchée avancée tout près du village, à contre-pente de la colline qu'il domine. Pourquoi le poids de la guerre pèse-t-il sur un si petit nombre d'hommes dans cet immense pays? Déjà au commencement de la campagne, on ne pouvait pas s'empêcher de remarquer le contraste qui éclatait entre la zone de la guerre avec ses souffrances et privations inouïes et celle de l'arrière, qui semblait si peu se soucier des sacrifices de la première ligne.

La défense du pays qui fut jadis la « Sainte Russie », et qui est maintenant une terre en quelque sorte neutre, pour ainsi dire « internationale », «st confiée à un petit nombre de volontaires qui forme à peu près la cent-vingtième partie de l'armée russe.

Nous descendons pour causer avec ces hommes que nous ne pouvons qu'estimer, parce que l'entière propagande de la révolution, si l'on excepte un petit nombre de phrases évidemment hypocrites, a tendu à leur faire oublier leur patrie et leurs devoirs historiques. Ils ont l'aspect hâve et semblent dépouillés de cet orgueil militaire qui me semble indispensable pour compenser, chez des gens prêts à mourir, la perspective de la mort et les mille privations quotidiennes.

On observe si souvent sur le théâtre de la guerre — et je l'avais particulièrement remarqué pendant mon séjour dans l'armée russe en 1915 — une santé excessive, le bon appétit, la bonne humeur et le goût de vivre au moment même où on va risquer sa vie pour un rien. Rien de cela chez ces gens, qui font l'impression de pauvres diables déterminés à faire leur devoir, mais peut-être chancelants en leurs décisions, et sans ce robuste enthousiasme qu'avaient en 1915 les plus mauvais bataillons russes.

Mon ami Zenal-Bek va leur remonter le moral. Il parle très bien, mon bon Zadechof, avec sa voix sympathique et douce et ses gestes simples et courtois. Aussi les soldats sont-ils, au fond, d'accord avec lui, et, s'ils font des objections, c'est parce qu'ils mettent un temps convenable à se laisser gagner. Tout ce qu'ils disent semble si clair:

— Nos soldats sont égarés, dit l'un d'eux; aujourd'hui on leur dit ceci, demain on leur crie cela! Ils ne savent que faire!

— Vous êtes braves, réplique le gentilhomme circassien; tout le monde sait que le soldat russe est brave! Mais on vous a mis des idées dans la tête que vous ne comprenez peut-être pas tout à fait. Comment, dans un régiment, les ordres peuvent- ils être donnés par trois ou quatre chefs en même

— Que voulez-vous, répond un soldat, la plupart de nos gens ne savent pas lire ou écrire. En France et en Angleterre, cela doit être tout autrement.

Et tous me regardent.

Je parle alors en mon mauvais russe de la liberté, dont tous les mauvais et faux esprits ont la bouche pleine; j'affirme qu'elle vaut plus que tout au monde, plus que la prospérité, plus que le bonheur, plus que la civilisation, qu'elle mérite d'être défendue au prix même de la vie, parce que la vie n'a de valeur sans elle.

Et nous conversons ainsi quelque temps avec ces braves gens, plus malheureux d'être laissés à leurs raisonnements.

A un commandement de Zenal-Bek, nos cavaliers montent en selle, agiles et superbes. Notre cavalcade s'éloigne, suivie longtemps des yeux par ce petit groupe de pauvres troupiers perdus dans l'immensité du paysage et dans les solitudes du doute et de la défaite.

Lentement, la nuit commence à vivre. Du Nord et du Sud nous viennent des fantassins montés, des cavaliers de divers régiments, etc., une troupe de Kabardiens. Nos chevaux sont attachés à la haie qui forme la lisière de Touste et nous tenons un conseil de guerre. Les ennemis qui viennent de tirer sur les nôtres se trouvent en avant de la ferme Dembina et nous irons d'abord par petits groupes en trois directions chercher le contact avec eux.

Je pars avec les fantassins sous les ordres du lieutenant Karéline. Nous sommes sept, trois officiers, trois soldats et moi. D'autres groupes de sept ou huit hommes partent en même temps que nous et nous quittent à la sortie du village.

Nous sortons de la nuit et découvrons eu face de nous, très nettement, le., lignes des crêtes où une lune très claire descend dans un ciel pur. Il est impossible à l'ennemi de nous voir sur nos chevaux que nous avons tous choisis de couleur sombre, bien entendu.

Mais nous venons à peine de monter la première pente qu'une vive lueur, derrière nous, nous oblige à nous retourner: on vient d'incendier une maison, et cette lueur, qui semble immense dans cette partie si obscure du ciel, nous éclaire. Notre avantage est perdu et nos mouvements doivent être parfaitement visibles devant le brasier.

Nous continuons prudemment notre marche, d'abord en suivant un chemin entre des champs d'orge et de maïs. Puis nous piquons vers le Sud-Ouest, à travers des blés mûrs, vers un autre chemin parallèle au premier. Tout d'un coup, à notre droite et à gauche, nous distinguons d'assez nombreuses silhouettes en mouvement pour nous tourner. Il ne nous reste que la retraite devant l'incertitude du nombre des ennemis. Nous filons en galopant à travers champs et rapportons au lieutenant Zenal-Bek, qui s'est promu commandant en chef, le résultat de notre promenade.

Puis, sous ses ordres, nous repartons, à vingt cavaliers, cette fois. L'incendie de tout à l'heure s'est éteint, et nous commençons notre deuxième expédition de nouveau dans Fobscurité. Mais à peine sommes-nous en pleins champs, que le ciel, derrière nous, est de nouveau éclairé par des flammes: une seconde maison a été'incendiée. Et quoique nous ayons maintenant les chances contre nous?

Le régiment des Tchetchens, couvrant la retraite, repasse la frontière de Podolie près de Martinkovtzi. (Voir la carte publiée dans le numéro du 22 décembre 1917, parce que la lune a disparu et l'ennemi est devenu invisible — nous continuons notre marche silencieuse.

Cette fois nous n'irons pas aussi loin. A peine avons-nous atteint le premier chemin, dont je parlais tout à l'heure, qu'un feu bien nourri éclate, de différents côtés à la fois. Ntms répondons à la fusillade, mais les coups de fusil partent de trop bas: ce sont des gens à pied qui tirent. Nous sommes à cheval, placés contre un ciel allumé par un incendie qui vient d'atteindre son maximum, tous parfaitement visibles, et impuissants contre ce poste ou cette patrouille, qui s'est caché dans la nuit et qui tire à l'abri des balles explosives, dont je vois, en galopant, les petites flammes blanches et un peu bleuâtres dans l'herbe, lorsque les projectiles ont rencontré un corps dur.

Quelques-uns de nos chevaux, effrayés, prennent le mors aux dents; les autres suivent. C'est une folle chevauchée dans la nuit. J'ai perdu mes étriers, j'essaie en vain pendant quelques minutes de retenir mon cheval, et je dois sauter, en serrant la selle des genoux, un ruisseau qui coule par la vallée.

Après avoir réussi à calmer nos bêtes, nous prenons le pas près du village. Partout les coups de feu éclatent. Toutes nos reconnaissances semblent s'être heurtées à l'ennemi en éveil. Si les deux maisons n'ont pas été incendiées par ses espions, le hasard l'a admirablement aidé.

 

Une Nuit chez l'Habitant

II semble impossible à Zenal-Bek — et je suis de son avis — de continuer nos reconnaissances cette nuit. Nous prendrons quelques heures de repos — il est trois heures et demie — et reviendrons demain matin à nos' projets.

Huit officiers s'étendent sur les tables et par terre dans une petite ferme, ou une vieille femme grommelante les aide le plus lentement possible. Nos Tartares sont occupés à plumer un grand nombre de poules, dont la mort a visiblement augmenté la mauvaise humeur de la vieille. Ils ont allumé, dans la petite cheminée, un immense feu, dans lequel ils suspendent deux grandes chaudières à trois fusils en faisceau.

Je sors dans la nuit claire. Contre la haie, une cinquantaine de chevaux sont attachés, et près d'eux dorment dans l'herbe nos Tartares, les Kabardiens, enveloppés de leurs capotes grises ou de leurs énormes manteaux noirs. Chacun tient son fusil à la main, et ne le lâche pas dans le sommeil. A gauche et à droite, des cavaliers — nos avant- postes — à quelques centaines de mètres de nous, et sur le pont, gardent le sommeil des autres.

J'entre dans une maison pour y chercher un lit: je ne redoute pas les duretés de la vie militaire, mais préfère le confort. Un vieillard, bientôt accompagné d'une fille de dix ans, sort, à peine habillé, de sa chambre, et me demande ce que je désire. Nous nous mettons à causer. Il s'est battu pendant la guerre de 1866. Après une vie de travail difficile, il a accumulé une toute petite aisance, une ferme, une terre bien labourée, des vaches, des moutons, des meubles qui lui appartiennent. Tout cela lui semblait si sûr, si bien protégé contre les à-coups de la vie. Et même, quand la guerre a éclaté, les Russes sont entrés sans rendre aux habitants la vie trop désagréable. Pas d'excès, peu d'abus: les soldats s'habituaient à vivre parmi les villageois. Les officiers les tenaient bien en main. Le cœur des habitants — et certainement son vieux cœur d'ancien soldat — battait pour la patrie galicienne, mais il avait presque commencé à sympathiser avec l'envahisseur.

Comme tout cela lui semble changé, maintenant, à ce pauvre vieux! « Ils font absolument ce qu'ils veulent! » Les soldats russes entrent à chaque instant dans les fermes, sabre au clair, et prennent ce que bon leur semble. Sa maison a été quatre fois pillée. On traite les Juifs d'une façon, pire. Envers eux, tout est permis, parce qu'ils amassent plus d'objets qui tentent les paysans russes, tandis que les cultivateurs ont de plus simples ustensiles qui n'attirent guère les pillards.

La petite fille, qui a des yeux admirables, très clairs et tout enfantins, commence subitement à sangloter. Je demande au grand-père ce qui l'attriste. « Si vous saviez, répond-il, ce que tout cela signifie pour une enfant délicate comme notre petite Maria. Les soldats qui entrent, qui bousculent tout, qui me menacent, bien inutilement — parce que je ne me défends pas — qui font tout passer dans leurs mains, cherchent dans les armoires, jettent par terre et brisent ce qui ne leur convient pas, avec des jurons. et de vilains propos; parfois, ils sont ivres. Sa mère et sa grand'mère se sont enfuies après la première invasion et je ne sais pas ce qu'elles sont devenues. »

Je demande si Maria a des frères et des sœurs. « Oui, elle a deux petites sœurs, de six et de huit ans. Ce sont mes trois petits-enfants. Maria a voulu rester près de son grand- père, mais les deux autres gosses ont creusé pendant la journée un grand trou dans le jardin: bien cachées parmi les maïs, elles y passent la nuit froide, pour ne pas tomber dans les mains de ces gens terribles. Si vous saviez combien tout a changé pour nous, avec la révolution russe! »

Le vieux m'offre un lit, du lait, des fruits, et me remercie de lui avoir si gentiment parlé. « Si vous saviez combien cela fait du bien, d'être gentiment traité, d'entendre de bonnes paroles, et de ne pas sentir à chaque phrase la menace de la baïonnette ou du sabre. Maria, baise la main de cet officier. » Mais je ne laisse pas faire. Je lui dis qu'il serait bien cruel de n'être pas gentil pour un vieillard et une si douée petite fille.

Maria me montre ses trésors, qu'elle a mis à l'abri des convoitises des « cosaques ». Ce sont une ardoise, une poupée très « amochée », un livre aux gravures en couleurs, et d'autres choses très précieuses, qu'elle aurait défendues même contre les sabres de ces vilains soldats ivres.

Les deux maisons qui ont flambé dans la nuit ont épouvanté le vieillard — non sans cause — et les petites filles. Mais celles-ci reviennent. La petite Maria est allée les chercher, et j'en suis entouré, et toutes doivent me baiser la main dans cette nuit obscure que l'aurore éclaire déjà.

Je ne puis .pas trouver le sommeil, comme d'ailleurs nulle part dans ces lits infects de paysans, remplis de vermine. Et j'entends pendant les trois heures qui me restent le murmure des voix des enfants — bien douces pour ne pas me gêner — qui se sentent rassurées par ma présence, mais que le hennissement des chevaux et les voix rauques des soldats à chaque instant ramènent à la réalité.

 

La Relève de la « Division Sauvage »

Le 17/30 juillet 1917

Je réussis avec grande difficulté à mettre un peu d'argent dans la main do la petite fille, et je retourne au bivouac. Les officiers dorment dans un chaos indescriptible. Le feu flambe toujours. Tous les fagots de la vieille y ont passé. La soupe — où les soldats font délicieusement cuire une dizaine de poules — n'est pas encore prête. On alimente le feu qui donne un aspect d'incendie à la chambre en désordre: les meubles, les chaises, armoires, nombre de petits articles de ménage sont avec une remarquable adresse mis en pièces à coups de sabre par un de nos Tartares. Un autre les jette au feu. Un troisième remue le précieux potage avec sa « schasehka », son poignar.l à manche argenté. Us font ces travaux à grand tapage, en fredonnant leurs airs du Caucase, ou en parlant leurs dialectes nasillards et lents.

Après avoir mangé chacun sa poule, avec les mains et les poignards, bien entendu, et sous les malédictions de la pauvre vieille, dont les yeux séchés 6emblent continuer à pleurer, nous nous éloignons du village. En effet, une patrouille vint annoncer ce matin — tandis que nous dormions — que les chemins, où nous nous sommes cette nuit heurtés à la résistance ennemie, sont pour le moment accessibles, si l'on excepte des coups de fusil tirés de très loin. Nous avons donc eu affaire cette nuit à de très forts avant-postes.

Le village de Touste est abandonné par les habitants qui ont passé à l'ennemi. Nous attendons de nouveaux ordres dans une maisonnette délaissée, où Zenal-Bek fait cuire un mouton, qu'on a sur ses ordres vraiment acheté, un. admirable « chaschlik » caucasien: de petits morceaux de viande, enfilés à uns branche de saule, et rôtis au feu.

Les ordres viennent: notre mission est accomplie. Une, reconnaissance des Ingoushs vient nous remplacer. Je m'informe auprès du commandant Moukhine sur cette mission, s'il peut m'assurer qu'on ira jusque chez l'ennemi. Mais, comme il ne peut rien me promettre, je cède aux instances de Zeual-Bek et m'en retourne avec lui.

Pour nos chevaux ce sont des journées admirables. Nous leur faisons manger dans les champs l'avoine, l'orge, le maïs, qui sont tout frais. Ils boivent dans les rivières que nous passons à gué, souvent enfoncés dans l'eau jusqu'à la selle. Et nous aussi, nous réjouissons de ces fatigues qui sont parfois intolérables, mais dont on sort toujours endurci, plus intrépide et plus vigoureux.

A Martinkovtzi nous ne trouvons plus nos régiments. Il faut donc repartir à l'instant même dans la direction de Kousmin, où on nous assure qu'ils se sont rendus, sans avoir d'ailleurs laissé pour nous la moindre indication.

 

Stara-Porietche (Podolie), le 18 juillet/1er août 1917

La division est logée dans le château d'une princesse Tsehartorischaïa. Les deux régiments avec lesquels j'ai été continuellement en contact, ceux des Tchetchens et des Tartares, ont trouvé des gîtes à Nowo et à Ptara-Porietohe. Je partage avec les deux excellents colonels Mouzalaief et O'Remm, et l'aide de camp du régiment, un magnifique château, où nous trouvons enfin, après notre odyssée de neuf jours, le repos chez un Russe, M. Nikitine.

Après avoir pris congé des officiers, je vais passer ma dernière soirée chez le prince Bagration. Il me décrit les attaques auxquelles il a assisté, et m'invite, dès que ses troupes se seront reposées, à venir dans ses régiments accompagner les assauts de ses cavaliers du Caucase.

Des centaines de mille de soldats russes se sont entassés dans les villages de cette région, et leur attitude contraste avec la tenue exemplaire des hommes de la « division sauvage ». Je remercie le prince Bagration et son brave et fougueux colonel Gatofsky de leur hospitalité., et, après les avoir embrassés, je repars pour d'autres secteurs où fermentent toutes les passions déchaînées, le goût de l'arbitraire et la barbarie, sous la très légère couche des idées mal comprises de la révolution et des lieux communs des maximalistes.

 

Ludovic H. Grondijs

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