de la revue 'Le Courrier de l'Armée' No. 714, 8 aout 1920
'Les Braves Gens'

Au Général de Witte, le Vainqueur de Haelen

voir récit sur la bataille en anglais : Haelen Battlefield

 

Au Général de Witte, le Vainqueur de Haelen

Trompettes, ouvrez le ban!

Lanciers du 5e régiment! J'ai l'honneur de remettre cet étendard, au nom du roi, entre les mains de votre chef de corps, qui en aura désormais la garde. L'exaltation guerrière que je lis dans vos yeux; le courage, l'esprit de discipline et l'endurance dont vous m'avez prodigué les preuves depuis l'ouverture de la campagne, nie sont un garant cer- tain de ce que vous serez à hauteur de la mission sacrée dont vous êtes investis.

Cette terre que nous foulons, cette terre fertilisée par le sang auguste de nos aïeux, doit demeurer belge; nous vivants, l'ennemi teuton n'y pourra prendre pied.

Lanciers du 5e régiment, jurez avec moi de mourir jusqu'au dernier, plutôt que d'abandonner cet emblème sacré de la Patrie, plutôt que de forfaire à l'honneur militaire. Nous serons vraisemblablement attaqués aujourd'hui. Je veux que nous vainquions, mais si telle n'est pas la volonté de la Providence, j'espère pouvoir montrer à l'ennemi comment un général belge sait mourir.

 

 

Ainsi parle le général devant le front de la division rassemblée.

Spontanément, nos cavaliers sont debout sur leurs étriers, brandissant leurs sabres vers le ciel, et une. clameur immense lui répond: « Vive le Roi! »

Sous le soleil déjà haut, par cette radieuse matinée du 12 août 1914, les escadrons s'ébranlent et marchent à la bataille.

C'est aux confins du Brabant et du Limbourg, près du confluent de la Gette et du Démer, qui coulent leurs eaux tranquilles entre les berges basses plantées de saules, un coin paisible de la terre flamande. Voici Haelen, dont le clocher et les toits rouges émergent de la verdure; à mi-chemin de Diest, le hameau de Zelck; la légère dépression de l'Yzere-Beek et la ferme où les lanciers du 4e régiment vont se couvrir de gloire; le village de Loxbergen, comme Haelen, encapuchonné de feuillage; au nord, les hauteurs où nos batteries vont venir et se cramponner, à quelques centaines de mètres de l'église; sur une autre éminence, un moulin étend ses ailes arrêtées; au sud, des bois et le château de Blekkom, d'où partent nos régiments, hier encore aimable séjour d'été, qui bientôt entendra les plaintes des blessés et les râles des mourants; en contre-bas de ses hautes murailles, la Velpe, gros ruisseau qui laisse sur sa gauche le hameau de Velpen, avant d'aller confondre son cours paresseux avec celui de la Gette, aux lisières orientales de Haelen.

Déjà nos cyclistes y sont, à ces lisières, guettant, à l'entrée du champ de bataille, l'approche de la cavalerie allemande, qui se confirme. D'autres sont à Zelck, avec l'escadron de lanciers Collard, barrant la route vers Diest. Du haut des vieux remparts de cette ville, dont ils ont rapidement obstrué les abords, nos pionniers, laissant l'outil pour le fusil, observent l'horizon. En amont de Haelen, des guides sont embusqués aux passages secondaires de la Gette: Geet-Betz et Budingen.

Le calme et le soleil baignent la riche campagne; en bordure des vallées, le bétail somnole dans l'herbe grasse; plus haut, les blés engerbés parsèment de taches claires la plaine verdoyante. Vers l'est, se perçoit une canonnade lointaine: ce sont les forts de Liège qui tirent toujours...

Elégant et fier, au pas de son superbe alezan, le général de Witte a gagné la sortie de Loxbergen. Il s'arrête et lui aussi entend la valeureuse ville gronder par tous ses canons sa formidable agonie.

Il a vu passer, ces jours derniers, les glorieux débris de la 3e division qui a rompu, là- bas, l'assaut forcené; il se sait désormais seul devant l'ennemi et l'attend à son tour pour le mettre en fuite.

Les renseignements affluent. Une longue colonne de cavalerie et d'artillerie a traversé Hasselt ce matin et marche vers l'ouest; une autre la double, par le sud. Combien sont- ils donc? Tantôt un cuirassier prussien, blessé devant Haelen et reconnaissant des soins de nos cyclistes, leur dira que quatre régiments le suivent. Il exagère, le pauvre! Ils sont dix et des meilleurs, dragons et hussards, uhlans et cuirassiers, plus de cinq mille chevaux qui, flancs pressés, se hâtent.

Qu'avons-nous pour briser ce flot furieux, cette redoutable et légendaire cavalerie allemande lancée sous l'égide d'un siècle de victoires en avant d'un million de soldats? Seize escadrons, 12 canons et 400 fusils, répartis dans l'incertitude de la direction d'attaque, sur un front de 10 kilomètres. Mais nous avons, décuplant nos forces, son chef à l'âme de croisé, sa volonté inébranlable, sa haute science, sa foi imperturbable dans la victoire; dans le cœur de tous les hommes, où il l'a fait passer, la résolution de ne pas céder!

Le voile est déchiré; les ordres du général ont volé en tous sens:

« Tenez ferme, cyclistes! que sous vos coups, avant même d'atteindre la Gette, l'ennemi recule, interdit! »

« A vos pièces, artilleurs! que vos canons pointés sur Haelen soient prêts à le saisir. »

« Faites bonne garde! pionniers de Diest et guides de Budingen. »

« A pied, lanciers et guides! reléguez vos montures; concentrez vos énergies et assurez vos carabines. Ils sont trop pour leur courir sus, mais ils tourneront bride, quand même, devant vous. »

Les cuirassiers pesants ouvrent la marche, ils viennent, gainés de gris, sur leurs chevaux énormes. Et voici que soudain les lisières de Haelen s'illuminent. « A terre, colosses! les « diables noirs » sont là. » Une centaine, pas davantage, qui vont se battre pendant deux heures, transformant en autant de fortins les maisons du village, rompant et décimant l'attaque qui s'arrête, désemparée, puis s'étend, insidieuse, et prudente, à travers les fourrés. Il faudra céder enfin, mais pas à pas, et pour faire front à' l'autre bout du village, sur le chemin de fer, où ceux de Van Damme, venus de Loxbergen, viennent recueillir les survivants.

1 h. 30. - Déjà l'ennemi croit pouvoir passer. A grande allure, une première colonne sort de Haelen; elle ne va pas loin: en quelques instants nos cyclistes et nos canons l'ont saisie et disloquée; elle tournoie et reflue en désordre.

Mais l'attaque s'élargit; les cavaliers prussiens, laissant eux aussi leurs chevaux, ont débordé le couvert et menacent d'envelopper nos cyclistes. « Hourrah! les Belges reculent! » « Non, dragons de Zastrow et hussards de Ziethem! percez de vos éperons les flancs de vos montures, croisez vos lances, enlevez-vous dans un galop furieux, vous ne passerez pas. »

« A vous encore! cyclistes, ce premier escadron qui d'un bond va franchir le chemin creux qui vous couvre et tenter de vous renverser! Vous n'avez plus de cartouches? Croisez vos baïonnettes. »

« Alerte! lanciers de l'Yzere-Beek, en voici d'autres qui se précipitent et foncent droit sur vous. Tuez, abattez, rompez leurs rangs épais! Vos carabines vous brûlent les mains? Qu'importe! En voici de nouveaux qui se ruent à la mort: faites cabrer les chevaux; qu'ils désarçonnent leurs cavaliers et tourbillonnent, naseaux en feu et membres en sang, jusque dans Loxbergen où votre général, satisfait, verra passer la trombe fantastique. »

« Voyez! artilleurs, sortir de Velpen ce régiment de hussards. Que vos obus éclatent sous les sabots des chevaux emportés. A vous, lanciers et guides, cette magnifique proie! A la barricade, lanciers de Zelck! Voici votre lot, deux beaux escadrons dont vous ferez, sans broncher, un amas lamentable de corps enchevêtrés et de débris informes. »

C'est merveilleux! Onze escadrons ont mordu la poussière; la cavalerie allemande est abattue.

2 heures. - Un grand silence tombe sur le champ de bataille. Il dure peu. A la faveur des charges, l'attaque à pied s'accentue et progresse; elle s'embusque au creux des chemins derrière les moissons et les haies. Le bruit sinistre des mitrailleuses éclate et se propage. Il en est devant la ferme de l'Yzere-Beek sur laquelle nos cyclistes, à bout de forces, ont dû se replier; là-bas, leurs deux capitaines, Van Damme et Panquin, sont étendus, la tête trouée. Il en est dans Velpen, il s'en révèle partout. Le canon tonne au nord du hameau et vers la station de Haelen; les obus brisants s'abattent sur toute notre ligne; ils assaillent nos batteries, délogent de la ferme, qu'ils incendient, les lanciers du 4e régiment qui emportent les corps de leurs deux chefs, major Bourgeois et capitaine Demaret, tués.

Le feu redouble; les munitions sont épuisées, les hommes exténués. L'assaut paraît imminent. Qu'il réussisse et c'est le désastre, tous nos chevaux dispersés, la division anéantie. » Tenez toujours, cavaliers, tenez, jusqu'à extermination, la division est en péril et son honneur est en suspens. »

Debout devant Loxbergen, sous les shrapnells qui éclatent serrés, le général de Witte, calme et confiant, parle:

« Le sort est fixé: les cavaliers allemands n'avanceront plus, ils sont battus. Mais il ne suffit pas de les avoir arrêtés, il faut les chasser. Portez aux batteries de la 4e brigade, l'ordre de monter vers le moulin et de faire taire les canons ennemis. Pressez la marche des bataillons; la journée s'avance et notre temps est compté. Il faut qu'à la nuit close, nous ayons fait place nette. »

Ils sont partis à 10 heures de Hauthem-Ste-Marguerite, les fantassins de la 4e brigade mixte, envoyés par le G. Q. G. à la rescousse de la division de cavalerie. Ils vont, sans arrêt, par un soleil de plomb. Les chiens des mitrailleuses, privés d'eau, la gueule en feu, tombent d'épuisement; les hommes les remplacent.

« Marchez, braves gens! la victoire en chantant vous ouvre la carrière. Vous avez dix- huit kilomètres à faire et puis vous entrerez dans la fournaise, sans transition, pour affirmer notre volonté de vaincre et accélérer la fuite des vaincus. Six cents des vôtres et la plupart de vos officiers succomberont, mais ils fermeront les yeux dans l'éblouissement du triomphe. »

15 heures. - Les bataillons arrivent, salués par leurs canons qui, du moulin, reprennent à leur compte, pour la clore bientôt, la lutte d'artillerie encore indécise. Voici le major Lecomte et ses sept pelotons qui traversent Loxbergen et qui tantôt, après des remous inévitables, s'enlèveront à l'assaut de la ferme, dont ils réoccuperont les débris fumants.

Plus au sud, le major Rademackers, tête bandée, mène son bataillon, sous les mitrailleuses, à l'attaque de Velpen. La mort l'épargnera cette fois, mais le prendra dans quelques mois à Dixmude. Plus au sud encore, au delà de la Velpe, notre attaque s'amplifie, menaçante.

Par la rive droite, le bataillon Stacquet converge sur Velpen, mais le hameau se révèle inexpugnable; c'est un repaire de mitrailleuses insaisissables qui fauchent, sur le terrain trop découvert, les rangs de nos fantassins. Près du pont qu'il faut franchir pour y entrer, une grosse ferme en flammes interdit l'accès. Stacquet marche en tête de son bataillon, il est tué à 300 mètres du pont. Le capitaine de la 1re compagnie tente un effort désespéré. Avec les débris de son unité, il entre dans le brasier; on ne le revoit pas.

D'ailleurs, la partie est gagnée. Trois escadrons de guides, qui sont remontés à cheval et ont gagné les abords de Zelck pour tomber dans le flanc de l'ennemi, trouvent la rive gauche de la Gette abandonnée. Ce retrait, entamé à la faveur du rempart des mitrailleuses, s'accélère et dégénère en déroute.

« En fuite! les fameux cavaliers allemands, ceux du Holstein et du Brandebourg, du Hanovre et de la Hesse. En fuite! les hussards de la Mort et les cuirassiers farouches de Hohenfriedberg, au casque rutilant sous l'aigle éployée. Courez éperdus au delà de Haelen à la recherche de vos chevaux, que nos derniers obus vont disperser.

« Pressez-vous par l'étroite rue où vos canons s'engouffrent, fouaillés par la peur, et vont vous écraser pour détaler plus vite. Vous. avez laissé sur le terrain deux mille hommes et plus de cinquante officiers, la fleur de votre aristocratie guerrière, et cette nuit, les autres, à Herck-la-Ville, enfin ressaisis, noieront dans une orgie crapuleuse leur rage de l'invraisemblable désastre.

Succès éphémère sans doute, mais qui doit dans le recul du temps prendre la valeur d'un symbole.

Devant Haelen, comme à Liège et plus tard sous Anvers et sur l'Yser, nous avons affirmé notre volonté de défendre notre sol et de rester fermes dans la tourmente.

Nos morts n'y sont pas tombés en vain, car ils ont rehaussé le prestige de nos armes et scellé au prix de leur vie l'unité de notre conscience nationale.

Ils reposent, près de Velpen, dans un cimetière où la pieuse admiration de nos compatriotes les rassembla, et leurs tombes, fleuries aux jours de fête par les enfants du pays, marquent désormais une borne sacrée.

Je souhaite qu'un monument digne de leur unique exploit s'élève sur ce coin de terre légendaire.

On y lirait, en frissonnant d'orgueil:

Gloire aux Vainqueurs

Dans cette plaine, le 12 août 1914, la division de cavalerie belge, sous le commandement de son valeureux chef, le général de Witte, appuyée dans l'après-midi par la 4e brigade d'infanterie, battit et mit en fuite les 2e et 4e divisions de cavalerie allemandes aux ordres du général von der Marwitz.

voir récit sur la bataille en anglais : Haelen Battlefield

 

Back to French Articles

Back to index