de la revue ‘Lecture Pour Tous’, 1 janvier 1916
'Chez la Reine des Belges'
par Colette Yver

Une Souveraine Populaire

 

A celle dont la noble et touchante figure symbolise le courage et la grandeur dans l'infortune, que Cds pages, an seuil de l'année nouvelle, aillent porter l'assurance des réparations éclatantes qui lui sont dues, à elle et à son peuple, comme à l'héroïque Serbie et à nos frères des régions envahies! Dans le pèlerinage qu'elle vient d'accomplir en Belgique, Mme Colette Yver ne pouvait se proposer un but plus émouvant que de recueillir sur place les témoignages de la bonté royale et du culte que l'armée belge a pour son admirable souveraine.

 

Enfin je vais accomplir ce pèlerinage —si ardemment souhaité et depuis si longtemps! — au coin de terre sacré par le malheur, où s'abrite la reine Elisabeth. Je viens de quitter Dunkerque avec M. Ramackers le représentant de Hasselt à la Chambre belge, que j'ai la bonne chance de pouvoir accompagner dans une mission là-bas. Notre voiture file à toute vitesse pour devancer la nuit.

La route s'allonge, rectiligne, à travers ce paysage de Flandre, si plat, si uni, si mélancolique ! Des arbres bordent la route, mais dans la plaine on n'en voit que d'isolés, et des corbeaux tournoient alentour. De temps à autre, les gendarmes d'un poste nous arrêtent pour l'examen des sauf-conduits. Le jour baisse, le ciel est bas, la campagne grise. Soudain, M. Ramackers, dans un léger sursaut, se retourne vers moi:

« La Belgique, » dit-il religieusement.

Sans transition, sans le savoir, dans le glissement vertigineux de la voiture, nous avions ainsi passé sur la terre amie et sacrée.

 

Maternelle aux Tout Petits

La première scène de la vie belge qui m'apparut se passait quand nous traversions la petite ville d'Adinkerque. C'était le crépuscule; à l'entrée boueuse et piétinée du village, des masses brunes se mouvaient dans la pénombre, contre les premières maisonnettes, je discernai bientôt les soldats belges avec leur tunique et leur large casquette kaki; tous venaient s'accoter à la barrière d'un passage à niveau pour apercevoir un train qui sortait de la gare. Ce train était plein d'enfants, petits garçons et petites filles, qu'un comité de dames conduisait en France pour les soustraire aux obus qui ne cessent de pleuvoir sur leurs pauvres villages, situés trop près de la ligne de feu. Ils mettaient à la vitre leurs petits visages tristes, un peu épouvantés d'avoir quitté leur mère tout à l'heure, et de s'en aller ainsi, à la nuit tombante, dans l'inconnu, vers une protection dont la douceur leur échappait encore. Les soldats les regardaient passer sans desserrer les lèvres. C'était à. la fois touchant et tragique.

Mais quelqu'un murmura: « La Reine est là.... » Ce devait être vrai, car l'adorable femme qui symbolise pour nous la Belgique, sait toujours ce qu'il faut faire d'excellent et de raffiné. On ne peut inventer un sentiment de bonté qui ne soit déjà dans son cœur. Lors du départ de ces convois d'enfants, elle a coutume de venir donner à chacun de ces pauvres petits des friandises, un encouragement, une caresse. L'es mères se résignent devant cette force si douce. Elle est l'espoir vivant du jour de la réunion. Une auto mystérieuse l'amène, elle apparaît; puis, son acte de tendresse accompli envers les tout petits, les plus petits de son peuple, la fine silhouette s'évanouit, on ne sait comment; une corne d'auto fuit dans le lointain: l'apparition est finie. Ainsi la souveraine semble-t-ellc être partout dans ce lambeau de royaume où s'est réfugiée, intense, la vie de la Belgique. Là où l'on est en droit de désirer sa présence, on est sûr de la voir venir. Elle est un peu l'idole et un peu la fée.

Le train d'enfants a passé; les barrières ouvertes, nous filons de nouveau sur la Panne.

Au bord de cette mer, d'un gris plus délicat encore et plus septentrional, si je puis dire, que la mer bretonne, à qui elle ressemble pourtant, une large bande pâle de dunes s'étend. Parmi ces vallonnements de sable incolore, des chalets de style anglais sont bâtis, avec leurs toits en capuchon, leurs baies vitrées, leur petit perron de côté; les uns nichés dans un trou du sable, les autres juchés sur une éminence, à la fantaisie des dunes. Le long de la plage court une digue; un rideau régulier de villas s'y aligne et masque le désordre charmant des autres constructions éparses par derrière. Une rue spacieuse, ornée de magasins, coupe cette cité sablonneuse, et vient aboutir à la mer. Dans cette rue, sur la digue, parmi les dunes, des soldats aux casquettes kaki, aux visages d'enfants, vont et viennent. Un parfum violent et levantin de cigarettes d'Orient emplit l'atmosphère. A intervalles réguliers, un coup de tonnerre sourd et bref, presque moelleux, mais dont la vibration s'infiltre dans tout votre être, éclate: le canon du front. Puis à contre-temps avec ces coups, d'autres coups plus rapprochés, un fracas dont les ondes s'étalent davantage et vous secouent: le bombardement quasi quotidien de Furnes, à 7 kilomètres de là.

Ainsi m'apparut La Panne en ce crépuscule d'octobre. Les détails de cet ensemble surgiront demain, à la lumière du jour.

La Providence des Blessés

Le lendemain, Mlle Belpaire, le vaillant écrivain flamand d'Anvers, qui m'offre si cordialement l'hospitalité de son chalet, bâti sur une plaine moutonneuse de sables, me dit, en me montrant des baraquements qui se multiplient à quelques mètres devant nous:

«Ceci, c'est l'Océan.... «

— L Océan? »

Alors elle me raconte comment la reine Elisabeth a voulu que fût construit ici, à quelques kilomètres de la ligne de feu, un hôpital splendide où les soldats qui tombent pour lui reconquérir son royaume pussent être amenés en auto en quelques instants. Elle a voulu que ses soldats blessés trouvassent ici une sorte de palais, l'ambulance la mieux organisée, les soins les plus distingués, le confortable le plus doux, l'air le plus salubre. Pour la satisfaire, il a fallu aller au plus beau, aller au plus riche, au meilleur. C'est le colonel-docteur Depage qui fut chargé de créer cette installation. Elle est incomparable.

Ma première curiosité sera pour cet hôpital à qui son histoire donne un attrait de symbole. Je savais le culte du soldat belge pour sa reine. L'image de cette femme qui exprime pour lui la patrie, flotte au-dessus de ses tranchées, lui adoucit le devoir, lui communique une bravoure mystique; et je connais des anecdotes touchantes de jeunes soldats belges blessés, soignés en France, et qui, au milieu d'atroces douleurs, souriaient tout à coup, s'illuminaient en disant qu'ils souffraient pour leur reine. Mais ce que je n'avais pas vu encore, c'était le prix de retour dont la reine payait ses soldats. Dans cet hôpital qui est un monument de sa reconnaissance envers ceux qui luttent pour elle, j'allais en juger.

«On nous a reproché, me dit Mme H.,., une de ces infirmières belges vêtues du costume bleu et blanc, si suave pour les yeux, on nous a reproché comme une imprudence notre proximité de la ligne de feu. Il est vrai que nous en sommes très près. Mais pour une simple éventualité de danger, que de vies innombrables nous avons sauvées grâce à cette proximité qui assure aux blessés des soins immédiats! Voyez plutôt....»

Nous passons devant le pavillon des entrées. L'automobile de la Croix-Rouge soufflait encore à la porte. On venait d'y amener un grand blessé. Je dis tout de suite que l'hôpital, installé dans l'hôtel balnéaire de l'Océan, un luxueux caravansérail moderne, a débordé le grand immeuble, s'est répandu alentour dans toute une cité de baraquements, et que ce pavillon des entrées fait partie d'un alignement de ces constructions, de bois. Voici la salle de radiographie, et au fond la salle hospitalière. Les lits sont vides: un seul est occupé. Une masse humaine y est étendue inerte; à peine discerne-t-on sous le drap le mouvement de la respiration.

« C'est justement un Français, murmure Mme H... à mon oreille, un zouave,.. »

Dans quelle angoisse je m'approche de notre malheureux frère! C'est tout à l'heure encore qu'il riait dans la tranchée, du côté de Lombaertsyde, sans doute, à quelques kilomètres d'ici: puis soudain, la foudre, l'explosion de l'obus, et voici ce corps pitoyable que je prends, dans mon émoi, pour un cadavre. La tête n'est plus qu'un pansement énorme. Vers le milieu du visage, les gazes s'entrouvrent et découvrent un trou sanglant. Nos larmes coulent en silence. Je voudrais m'agenouiller. Je crois la mort toute voisine. Mais un jeune major radiographe nous dit :

« C'est l'éclatement des deux yeux. Le cerveau est indemne. Il parle fort bien. Il vivra. »

II vivra comme revivent ici des milliers d'êtres massacrés, des lambeaux humains; il vivra grâce à tous les raffinements de la science, à tous les raffinements de l'antisepsie, à tous ceux du dévouement. Il vivra parce qu'il a reçu en quelques instants, et préservé des horreurs d'un long voyage, les plus précieux soins. Je tiens à noter ici ces souvenirs, car beaucoup de nos soldats français sont hospitalisés dans cette gigantesque ambulance belge, et il faut que la reconnaissance de mes compatriotes monte aussi vers la tendre Majesté dont l'initiative fut la source de tant de miracles.

Avec admiration je visite ensuite les salles de désinfection. Voici la cour d'arrivage, souillée de la boue et du sang qui dégouttent des pauvres capotes, des effets jetés pêle-mêle dans un état innommable. Voici les deux étuves où dans un sac numéroté sont soigneusement empaquetées toutes les choses de chaque blessé. Puis la longue galerie remplie de casiers où ces choses purifiées, lessivées, raccommodées, attendent la guérison de leur propriétaire. Je vois les cuisines princières, les magasins d'épicerie, de fruiterie, puis la boucherie. Enfin la forge où se fabriquent journellement, par les mains des meilleurs ouvriers, les instruments de chirurgie. Ai-je besoin de dire, après cela, dans quelle perfection sont aménagées les cinq magnifiques salles d'opération?

 

 

Dans le Mystère du Chalet

« Mais Elle, où est-elle?

-Qui ?

-L'âme de tout ce bel organisme, celle autour de qui respire la. Panne, la'mystérieuse femme dont la pensée, invisible, règne partout ici, et que nous autres, Français, vénérons tant, que son nom de Majesté n'étonne pas nos lèvres démocratiques? »

Cette fois n'imaginez pas un palais, une résidence royale.

Plus tard, quand on écrira la passionnante histoire de notre époque, on racontera comment cette reine, dans la période qu'elle fut chassée de son royaume par la plus brutale et la plus barbare des invasions, se réfugia dans une simple maison de ses sujets, et connut là une grandeur secrète et une puissance morale dont n'approcha aucun kaiser. Ce sera l'un des traits les plus émouvants de l'histoire, et des générations d'écoliers en frémiront d'enthousiasme. Mais aujourd'hui l'heure de l'histoire n'est pas sonnée. C'est la réalité tout ordinaire, toute naturelle. Derrière les deux chalets, il y a - pas même un jardin — une sorte de champ, encloSj tapissé d'une herbe qui recouvre les vallonnements des dunes. Deux petits garçons et une fillette viennent parfois y jouer, y courir. Ce sont les jeunes princes....

Voici maintenant le commencement de l'après-mid;. Le déjeuner vient de s'achever dans le silencieux chalet aux fenêtres closes. Dans le ciel léger d'octobre, deux avions français, familiers de cette plage, tournoient, très bas, rasant le toit des chalets, emplissant l'air de leur ronflement de gros bourdons tapageurs. A l'horizon de la mer couleur de perle, d'une douceur délicieuse, quatre contre-torpilleurs français viennent se ranger en ligne droite, préparant un bombardement des lignes ennemies.

Alors la porte du dernier chalet s'ouvre. Une jeune femme un peu frêle dans son costume tailleur en sort, accompagnée de son mari. Tous deux, à vive allure, gagnent la digue et viennent y faire les cent pas, en devisant, les yeux sur la flotte amie. C'est le couple royal qui arpente l'asphalte de la promenade, là-bas.

 

Un Cri d'Alarme a Retenti

Cette nuit le canon a fait rage du côté de Nieuport et de Lombaertsyde. C'est vraiment un bruit de colère et de cruauté: un accès de rage. Et c'est aussi un bruit fascinant qui attire au lieu de terrifier. Quelle éducation de la guerre est déjà faite en nous! Y avait-il en ces dernières années une seule femme qui pût croire que le son du canon déchirant le silence de la nuit fût une griserie?

Puis, à l'aube, tout s'est tu. La Panne s'éveille joyeusement. De quelques villas juchées sur les dunes, enfouies dans le creux des sables, avec le désordre que j'ai noté, sortent les rares soldats bruns demeurés à la Panne, ces soldats à la casquette molle — cette casquette souple, do'nt le fond se plisse légèrement sur leurs crânes ronds de Flamands et qui les distingue du soldat anglais, dont la casquette kaki se tient rigide. Les cuisines roulantes, dons de la généreuse Angleterre aux soldats belges, arrivent dans les centres et sont dirigées vers le front où elles permettent la distribution aux soldats de repas chauds.Des vendeurs crient les journaux de Paris — de la veille — qui viennent de paraître. Des autos à la croix rouge accourent follement, amenant à l'Océan les blessés de la nuit.

La brume se lève sur la mer encore déserte. Un soleil du Nord, très doux, couleur pâle des dunes, va réchauffer la ville. Selon leur habitude, les soldats viennent se masser sur la digue, devant la mer. Ils composent là une foule dense, fumant du tabac d'Orient et lisant les communiqués français. Une heure et demie: une secousse vous ébranle, les vitres ont un frémissement léger dans leurs châssis. Philosophiquement mon hôtesse pense tout haut.

« Voilà qu'on bombarde encore ce pauvre Furnes. »

En effet, c'est la cité charmante, si voisine, sur laquelle, tout l'après-midi, l'on entendra pleuvoir ainsi les obus. Et, curieusement, on écoute, on tend l'oreille avec une sorte d'avidité. D'ailleurs j'ai déjà dit combien Fumes est tranquille sous le cataclysme, avec sa vie organisée dans les caves, heureuse de jouer aux Boches ce bon tour de ne pas laisser tuer un seul habitant. Soudain, dans la Panne même, un coup de sifflet éclate puis dure, dure encore, se prolonge sinistre sur une note unique d'alarme. Des minutes entières, ce sifflement lugubre s'opiniâtre comme si l'on refusait de l'entendre. Puis il fléchit, détonne, s'affaiblit, se tait. Alors aussitôt, du côté de la mer, le cri déchirant d'une sirène lui répond, reprend son avertissement et le clame avec un gémissement formidable à la côte, aux flots gris, à la flotte invisible cachée là-bas derrière les déclivités de l'horizon. Je demande enfin ce qu'il y a.

«C'est un Taube qui vient,» dit mon hôtesse. l

Avez-vous entendu parfois dans un poulailler ce cri sifflant et étrange du coq, dont l'œil rond levé au ciel a vu un épervier? Cri d'alarme plus que de panique, le fier animal le pousse dans son instinct protecteur, pour avertir la communauté dont il a la charge. Et la poule peureuse lui répond, terrorisée, lançant par à-coups des gloussements éperdus.

C'est tout ce qui se passe, dans cette ville traquée de la Panne, quand l'oiseau meurtrier apparaît à l'horizon. Il vole si haut dans le ciel brumeux qu'on ne peut l'apercevoir. Mais ce sifflet prolongé, puis le cri de la sirène ont donné l'éveil, afin que chacun rentre chez soi.

Effet inattendu: voici tout le monde dehors, la tête levée, cherchant où va tomber la bombe éventuelle. Deux avions alliés ne font qu'un bond dans l'espace: ils tournoient longtemps, en chasse. Enfin j'aperçois très haut, filant, au-dessus de notre maison, dans la direction de Fumes, un oiseau noir. Il n'y a pas eu le moindre dégât. Les habitants insouciants regardent toujours en l'air, comme en se moquant. Les Belges sont les Français du Nord.

 

Le Cœur de Sa Majesté

Nous voici de nouveau à l'hôpital de l’Ocèan, parmi les sisters bleues et blanches dont les mains ont fait tant de,miracles. Beaucoup d'infirmières anglaises volontaires sont venues s'adjoindre aux dames belges, d'où ce nom de sister que les blessés leur donnent. Le costume est joli. Ce bleu de France des blouses sous le tablier blanc, le voile blanc et les fausses manches blanches, plaît aux yeux redevenus puérils de ces soldats affaiblis et rêveurs.

L'une de ces infirmières arrive de Bruxelles d'où elle a pu sortir, malgré les lois épouvantables qui devaient huit jours plus tard conduire à la mort l'héroïque miss Cavell. Cette jeune fille ne peut encore parier sans frémir de cette domination de plomb qui pèse sur la noble ville. « Nulle part, me dit-elle, ni dans la rue, ni dans sa maison, personne n'ose exprimer librement, même à voix basse, le sentiment dont on déborde. Les espions sont partout, dans le passant qui vous frôle, dans le locataire qui s'est installé à votre porte. A chaque instant sur les murailles on voit affichée l'exécution de quelque coupable fusillé pour avoir enfreint les règlements allemands. Le jour où un de nos aviateurs lança sur la ville une pluie de journaux français annonçant la victoire de Champagne, comme tout le monde courait et se précipitait pour les ramasser, les officiers allemands survinrent aussitôt et vous les arrachaient des mains en déclarant: « Vous n'avez pas le droit de lire cela. » Un monsieur monta dans un tramway, un de ces journaux à la main et se mit à le parcourir. Un officier allemand qui se trouvait là s'en saisit. Pourtant il permit au Belge de continuer quelques instants sa lecture. Mais en descendant de tramway, il emporta le journal. Nul ne peut se faire idée du poids de cette dominatior. C'est si terrible qu'à peine y a-t-on échappé, on ne peut plus se remémorer les impressions ressenties. »

A ce moment plus que jamais, je sens la Belgique réfugiée, condensée à la Panne, s'étendre, se prolonger de toute l'autre, la Belgique invisible qui souffre sous la botte allemande, parmi ses tombes et ses ruines. Véritablement un pays est une personne morale; Et quelle vie mystérieuse!

Les chambres du luxueux hôtel sont pleines de blessés. Ils sont là, quatre par quatre, six par six. Beaucoup ont perdu les yeux. D'autres, la mâchoire; un appareil leur en tient lieu. Chers soldats belges, si admifable», si sereins dans leur affreuse mutilation, qu'on a envie de s'agenouiller devant eux! Ils ont sauvé l'Angleterre en barrant la route de Calais à l'ennemi commun. Les Anglais, àYpres,leur regagnent leurs champs, pied à pied. Nous autres Français, nous leur rendrons un jour leur patrie. Comme la fraternité des peuples peut être forte et douce!

Voici venir, du fond de ce vestibule un peu obscur où s ouvrent les chambre; une visiteuse gracieuse et menue dans son costume extrêmement simple. Un respectueux silence règne aussitôt. Elle pénètre dans une des chambres où hier un blessé l'avait inquiétée; elle observe sa feuille de température, se penche sur lui, prend sa main. Une timidité soudaine trouble le pauvre soldat qui a reconnu sa souveraine.

« Eh bien, vous allez mieux, je crois... — et se tournant vers l'infirmière — Qu'en dites- vous, mademoiselle?

-Oui, Majesté, la température baisse. »

Une minute, le tête à tête se prolonge, la entre celui qui a donné jusqu'à l'épuisement son sang pour la patrie, et celle qui est à ses yeux la patrie elle-même. Puis la reine lui sourit doucement, salue les autres blessés, et la vision s'évanouit.

Sa Majesté sait, en bas, parmi les pavillons bâtis face à la mer, un autre cas qui la préoccupe. Il lui faut descendre jusqu’a là.

C'est maintenant une vaste salle à quatre rangées de-lits. Sister D..., l'infirmière-major anglaise, vient au-devant de la visiteuse. Par la porte du baraquement large ouverte on aperçoit l'immensité grise de la mer, et la sourde musique de scène qui accompagne la vie, à la Panne, le canon, résonne toujours. Mais aujourd'hui ce sont nos garde-côtes français qui tiennent l'orchestre. Une flottille de contre-torpilleurs s'aligne là-bas en effet, tout noirs, à l'horizon où se découpent leurs tours et leurs cheminées. Par instants, une flamme jaillit. De longues secondes plus tard, le fracas de la détonation arrive ici, secoue les blessés jusque dans leur lit. « En voilà pour les.Boches, »? disent-ils. Puis au bout de quelques minutes, la réponse; un bruit strident, comparable au cinglement de l'air parmi coup de fouet violent, passe au-dessus de la ville: l'obus allemand qui riposte. Malheureusement pour l'ennemi, jamais il n'atteint son but. Entre les contre- torpilleurs là-bas, une gigantesque colonne d'eau s'élève, attestant que la « canne à pétrole », comme disent les Belges, est tombée à la mer.

Pendant ce temps, Sa Majesté s'est approchée du lit le plus voisin de la porte, où gît un petit garçon pâle. Ce petit garçon est un soldat. Je sais son histoire. C'est un Liégeois qui avait quinze ans et demi quand le siège de la ville commença. Il voulut s'engager. Ses parents s'y opposèrent. Il s'échappa. On refusa de l'incorporer. Il dépouilla un mort (c'est l'expression dont il se sert), revêtit ses habits et suivit le 12e régiment, le glorieux et fameux 12 d'infanterie. Il ne savait pas manœuvrer un fusil. Il apprit avec les autres..Pendant quinze mois, il fit ia campagne et luinba l'autre jour blessé d'une balle à la poitrine.

« Voulez-vous défaire son pansement? » demande la reine.

Une sister s'avance, on fait asseoir l'enfant, on démaillote son mince thorax; la plaie apparaît béante et suppurante, coupant cette frêle poitrine, de la saillie des côtes au sternum, caria balle a fait se ton. Le pauvre petit grimace de douleur, mais n'ose pas pousser une plainte, quand il voit sa reine s'installer soudain à la place de l'infirmière, s'emparer des gazes humides, essuyer délicatement le pus de sa blessure, et refaire elle-même, doucement, tendrement, avec le silence médical qu'accompagne un sourire, le pansement difficile. Voilà mon petit soldat propre et net. Sa Majesté boutonne elle- même la chemise, le recouche, se penche vers lui. Alors une émotion que ne décèle aucune parole apparaît sur son visage devant cet enfant qui est devenu le sien, qui est son soldat, son défenseur, son chevalier, son, garde, et qui a dix-sept ans! Et sa main maternelle se glisse jusqu'à la joue du petit blessé, lui fait, une longue et douce caresse. Elle est vraiment celle pour laquelle ils meurent.

Pourquoi l'Auto est Revenue?

Les spectatrices muettes de cette scène s'écartent alors, car la reine, suivant, à son idée, la file des lits, vient s'entretenir à voix basse avec un des blessés. Il n'a pas peur de cette jeune reine si simple, si bonne, qui comprend les peines des petites gens. Il, en a de grosses et il les lui raconte comme à une amie, comme il les aurait dites naguère, dans Son village, à une voisine dont il eût connu le bon cœur. Des larmes coulent sur son large visage rond et coloré de Flamand. La reine écoute.De loin on devine qu'elle murmure de consolantes paroles. Un moment encore,le dialogue se prolonge, puis, avec un geste exquis d'espérance, Sa Majesté quitte le chevet du pauvre soldat.

Sa visite est. terminée. La voici glissant à travers les lits jusqu'à la porte. Là-bas, à l'horizon de la mer grise, un dernier coup de tonnerre, qui fait tressaillir sa mince personne, la salue. Quelques minutes plus tard, une dame en costume sombre sort de l'hôpital, entre dans son auto qui l'attend, et la voiture disparaît. A l'Océan, chacun reprend sa besogne, pansements, goûters, petits soins, écritures, administration. Voici maintenant les fanfares de la musique militaire, installée dans la courte rue qui borde le pignon de l'hôtel. Valses, marches, envolées sonores, gaîtés glorieuses des cuivres, mélodies langoureuses et tendres empruntées au répertoire français, montent dans l'air, sans souci des contre-temps de la grosse caisse, qui ponctue au loin, tout de travers, les rythmes. Quelles impressions inattendues donne la guerre quand on vit dans l'un de ses foyers! Ce canon qui ne cesse de tonner, au nord, à l'est, au midi, cette symphonie joyeuse, ces fenêtres ouvertes où apparaissent à tous les étages les blessés dans les linges frais de leurs pansements, enfin cet entrain des musiciens militaires, sains et valides, donnant tout leur effort pour égayer de leur concert leurs frères souffrants: quel spectacle, quelle scène profonde!

«Tiens! dit une des infirmières. Sa Majesté n'était donc pas encore partie? J'aperçois sa voiture.

— Voici une heure que Sa Majesté s'en est allée, » répond l'interlocutrice.

Curieuses, ces dames s'approchent de la fenêtre. C'est bien l'auto royale qui revient, qui s'arrête devant le pavillon que la reine a visité en dernier lieu. La portière s'ouvre. La Reine aurait-elle oublié un blessé qu'elle veut revoir?

Mais non. Sa Majesté n'a rien oublié. D'ailleurs ce n'est pas elle qui descend. A la stupéfaction des quelques spectatrices de la scène, c'est une femme des campagnes de l'Yser, avec son tablit et son petit bonnet des Flandres. Le chauffeur lui indique l'entrée du pavillon; elle y pénètre toute tremblante, murmure un nom. Une sister la guide vers le lit d'un blessé, celui qui tout à l'heure contait ses peines à Sa Majesté. Voilà un mari et une femme dans les bras l'un de l'autre!

Alors tout s'éclaire. Le pauvre garçon se lamentait de ne pouvoir faire venir sa femme exilée là-bas du côté d'Ypres, je crois. Le cœur exquis de la reine avait aussitôt entrevu le moyen de le consoler. Immédiatement, elle avait donné sa voiture, la lançant à la recherche de la pauvre paysanne, avec l'ordre de ramener celle-ci à l'Océan. Tel était le mystère.

Peut-on s'étonner si une telle femme est là-bas une idole?

Un Reliquaire Sacré

Quand vous aurez vu les brunes masses de soldats belges groupés aux carrefours de la ville dans un nuage de fumée de tabac, ou bien arpentant la digue en chantant ‘Tipperary’ agrémenté de paroles françaises, quand vous aurez entendu des journées entières les coups sourds ou voisins du canon qui vous, retentit BU fond de l'être, quand, au travers du voile léger et transparent dont elle se contente d'envelopper sa vie de simple femme, vous aurez aperçu la plus noble reine des temps modernes, quand on vous aura montré l'activité intense de l’Océan, ce grouillement d'énergie où se refont des vies humaines, où se recrée la substance même de la chair, des os et du sang, vous n'aurez pas connu complètement la Panne si vous n'avez pas visité, dans matin de soleil, la chapelle de planches, bâtie sur une dune, après les derniers baraquements de l'hôpital, marque le point final de la ville.

Coiffée à l'avant de son petit clocher, d'une simplicité charmante, de proportions calmes, bien mesurées, sans une recherche, mais agréable aux . yeux, cette chapelle, œuvre de M. Hobé, architecte de la Panne, aurait pu être déjà très touchante en demeurant seulement pour les pauvres blessés belges ce que Maurice Barrés nomme: « le signal de l'idéal, l'enseigne de la vie morale et l'appel des âmes » Mais cette toute petite église est un reliquaire sacré. Son secret est glorieux. Je veux le noter en finissant.

Nous savons tous qu'il s'est formé sous l'autorité du gouvernement belge un comité chargé de sauvegarder ce qu'une erreur des Barbares a laissé d'objets d'art parmi les ruines, et notamment les ruines des églises. Ce comité a rendu déjà d'inappréciables services à la cause de l'art. Mais dans toute la région qui s'étend de Nieuport à Ypres, sous la ligne de feu, nombre d'églises demeuraient, a demi détruites, recelant encore des trésors. Il n'y avait guère qu'un soldat qui pût, sous les bombardements, procéder au sauvetage. Et c'est un soldat, en effet, un officier de l'armée belge, M. Gilmont, avocat bien connu à Bruxelles, qui entreprit à Nieuport, à Caeskerke, à Avecapelle, à Oostwetteren, Lampemess, etc. des fouilles fructueuses dont les résultats font aujourd'hui l'ornement de la chapelle de planches meublée de merveilles.

C'est dans le cimetière de Nieuport où reposent, innombrables, nos fusiliers marins, les héros de Dixmude, que M. Gilmont meraconte avoir fait sa moisson la plus complète. Ces Bretons souverainement fidèles qui tiennent toujours là-bas, près de la mer, entretiennent dans un tendreculteles tombes de leurs frères morts. Chacun d'eux a adopté la sienne et, lors du retour au cantonnement, s'empresse de venir la fleurir et l'orner. Ils le font à la mode de leur village, avec des statues de la Vierge, d'anges ou des saints. Et ces statues, ils les avaient trouvées tout près, sous les arceaux ruinés de l'église de Nieuport. Il fallut leur représenter très doucement que ces pieux objets possédaient une valeur qui ne permettait pas de les laisser exposés aux intempéries, sur des tombeaux battus par tous les vents, et ils les donnèrent.

Maintenant, tableaux, statues de bois du plus somptueux style Louis XIV, Christs mutilés, stalles, boiseries fouillées en dentelles, Vierges attendrissantes au type flamand naïf et débonnaire avec l'autel sauvé dansl'église d'Avecapelle, le tabernacle de Caeskerke et la chaire magnifique drOostwetteren, font de la chapelle toute neuve un sanctuaire plus vénérable que la plus vétusté des églises. Tous ces souvenirs d'un long passé de prières autour desquels flotte un peu de l'âme des ancêtres se sont réfugiés ici, après avoir subi l'injure des Barbares: c'est le pieux hospice de tant d'antique beauté. Et ce qu'il y a de touchant dans ce refuge n'échappe pas au cœur simple des blessés: ils viennent à toute heure se reposer et méditer devant l'autel, ravis comme des enfants pour avoir découvert ici ou là, celui-ci la Vierge, celui-là le grand Crucifix de son village.

Entre la chapelle et la mer, dans les sables, il y a une tombe où veille sans cesse une sentinelle. C'est là que repose le corps de Mme Depage, femme du docteur et fondateur de l'hôpital de l’Océan. Elle avait été chargée de se rendre en Amérique pour récolter les fonds nécessaires à cette immense entreprise. Il fallait une victime aux assises de cette œuvre d'amour fraternel. L'œuvre sauve des milliers de vies: Mme Depage a péri dans le coulage de la Lusitania...

Colette Yver

 

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