de la revue ‘Revue de la Presse', du No. 161, 15 novembre 1918
'La Belgique Héroïque et Vaillante'
'Une Garde à l'Yser'
Recueillis par le Baron C. Buffin

Récits de Combattants

 

Une Garde à l'Yser
Le Boyau de la Mort - 2 Juin 1915
 
par le caporal J. Libois
du 12e régiment de ligne

 

Cette journée a été plus terrible que les combats de Dixmude. Je certifie que le caporal Libôis a fait un récit exact de la situation critique du boyau de la mort de la borne 16 de l'Yser.

Le sous-lieutenant Vuechs, du 12e de ligne

 

Extrait d'une lettre du 12-9-15

L'offensive française d'Arras amena sur notre front une activité inaccoutumée. Notre régiment, revenu à l'ingrat secteur d'Oostkerke, connut pendant cette semaine des journées particulièrement pénibles, et des bataillons furent sérieusement éprouvés.

Ce soir, notre compagnie fait la relève. Des sections désignées sont commandées pour les avant-postes. « Demain, nous dit le lieutenant Vuechs, nous occuperons une position sur la digue de l'Yser. Nos différents postes sont échelonnés le long d'un boyau creusé parlegénie, mais dans ce boyau, par suite des récentes attaques, se trouvent encore une trentaine de cadavres. Au fur et à mesure que nous rencontrerons les morts, nons les ramasserons et les placerons sur le parapet. Des brancardiers les évacueront ensuite. Encore un mot: le boyau pénètre dans les lignes allemandes qui sont de l'autre côté de l'Yser et se trouve donc sous le feu ennemi; il faudra se baisser, ramper même, quand le boyau manquera de profondeur. Beaucoup de prudence pendant le trajet. Voilà! Pour le reste, je compte sur vous. »

Le lieutenant commandera la tête de sape, la tranchée numéro 1. C'est le poste le plus avancé: à trente mètres des Boches. J'en serai, ainsi que le sergent Deltenreetune dizaine d'hommes. Qu'adviendra-t-il? Du nouveau, sans doute, et l'on s'en réjouit.

Tont doucement tombe le crépuscule d'été. Les soldats sont alignés, les lourds havresacs au dos, les besaces remplies de provisions pour deux jours.

— « A droite, par quatre! Marche! » Et d'un pas tranquille, la compagnie défile en longue colonne à travers les prairies et les champs de féveroles suavement parfumées. Et l'on va fredonnant et chantant. A mi-chemin, halte et repos habituel. Les soldats couchés dans les champs, à la nuit tombante, forment un tableau qui ne manque pas de pittoresque. Les nuages empourprés de ce beau coucher de soleil des Flandres prennent peu à peu une nuance rosée. Devant nous, vers l'est, le clocher horriblement décapité de l'église d'Oostkerke se profile avec une étonnante netteté dans le grand disque rouge de la lune qui se lève. Et, dans le fond, jaillissent déjà de terre de mys- térieuses étoiles. Ce sont les brillantes et éphémères fusées ennemies. Le calme est absolu. Parfois un grillon répond à un grillon; un vent frais nous caresse et de-ci, de-là, dans les groupes, de mélancoliques refrains bercent l'âme et font rêver. Nos officiers semblent goûter cette poésie et prolongent le repos au delà du temps fixé. « Riez, chantez, songent-ils, soyez bien gais et bien joyeux; peut-être rapportera-t-on tantôt les restes, glorieux lambeaux, de quelque camarade qui est là, chantant. » Dans les plaines de l'Yser, il doit y avoir encore des places marquées pour beaucoup d'entre nous. Dieu sait si chacun tient à la vie et pourtant toute tristesse est bannie et, grâce à une force de caractère insoupçonnée, nulle part ne règne autant d'entrain et de franche gaîté que parmi les fantassins.

— « Allons sac au dos. » Nous voilà repartis. Ce calme que nous quittons n'a été qu'une trêve. Le voici déchiré par les salves fracassantes des nôtres. On bombarde les lignes ennemies et c'est pour nous une joie profonde de voir là-bas, à droite, les lueurs pro- duites, parl'éclatementde nos obus.Nous entrons dans la zonedangereuse; l'obscurité est intense.On avance par pelotons, à la file indienne. Sur le fond éclairé presque constamment par les fusées lumineuses boches, se détachent des silhouettes qui se courbent, se baissent, se relèvent. Une vraie féerie!

Nous atteignons nos tranchées. La relève se fait vite, sans stationnement. L'ennemi bombarde; mais son tir manque de précision. On aménage et on ré-fectionne les abris. Je fais une reconnaissance vers le boyau; j'en trouve l'entrée obstruée par l'évacuation des cadavres. Pénible besogne! Les brancardiers, rampant sur le dos, traînent par des cordes ces corps déjà en décomposition et qui n'arrivent au jour que déshabillés et écorchés. Des shrapnells éclatent tout près et nous collent contre le parapet. Et la nuit se passe sans autre incident qu'une visite du général de division.

Au matin la veillée est terminée; les vigies placées, on nous accorde la permission de dormir. Toute la journée, nous restons emmurés dans nos tranchées de sac: des postes de Dixmude qui nous dominent, l'ennemi nous surveille et, au moindre signe de vie, il nous prouve sa vigilance. Par distraction, de temps à autre, il bombarde nos avant- postes. Le soir amène l'heure de la relève. On se ravitaille en café, cardans le boyau il « fait particulièrement soif »; on se charge de cartouches, de sacs de terre et de lourds boucliers, et, les havresacs laissés à la grand'garde.vers 23 heures commence la marche à travers le boyau de l'Yser, marche qui semble durer un siècle et que l'imagination de Dante n'a pas surpassée en horreur dans ses visions de l'enfer. Le boyau est étroit et longe le parapet de l'Yser. Son accès est difficile, pénible, et l'entrée se gagne dans de telles conditions qu'il est absolument inutile de songer à enlever à cette heure les morts qui l'obstruent. Pour y pénétrer,on doit imiter le serpent, le crapaud, la taupe. Les postes relevés, lors de notre croisement, se couchent à plat ven- tre dans le fond, tandis que nous rampons au-dessus d'eux. Personne ne dit mot. Des shrapnells éclatent, des balles sifflent continuellement et viennent s'aplatir sur le parapet. J'en vois qui labourent la terre à vingt centimètres à peine au-dessus de la tète de mes camarades et je crains que par ricochet elles ne bléssent l'un ou l'autre. Dans le boyau, on se sent serré comme dans un étau. Hâtivement, il faut tantôt avancer plies, les reins cassés, tantôt ramper, le ventre à terre, s'aidant des coudes et des genoux, laissant à l'abandon les boucliers qui encombrent et qui, en frottant les parois, résonnent bruyamment. Et devant les créneau, repérés par les tireurs d'élite postés de l'autre côté de l'Yser, il faut exécuter des bonds. Une sueur abondante ruisselle sur les visages. Dans l'ombre, tout à coup une masse sombre immobile, collée dans le fond du boyau. » Un génie peut-être? Dites, dites donc!... Et bien! approche donc! Allons! ré- ponds donc! »

Le lieutenant secoue un bras qui retombe inerte. « En avant, au-dessus du cadavre. » Et frissonnant, haletant, on avance, les pieds foulent le mort, glissent sur la tête, enfoncent dans le ventre. Nous voici à la « maison démolie ». Le parapet ouvert par un obus peut trahir notre passage; il s'agit de ramper et de sauter en même temps... Horreur!... Je retombe la main sur le visage glacé d'un mort! L'artillerie allemande entre en jeu; la satanée batterie de Schoorbakke, qui prend toute la digue d'enfilade, nous bombarde. Ses obus arrivent en sifflant, éclatent dans un vacarme épouvantable, bouleversent la digue et nous arrosent de débris de mille espèces. Une seconde d'arrêt! A la lueur vive des fusées qui nous dominent, surgit un spectacle sinistre: les vivants grouillent au fond du boyau parmi des loques humaines en décomposition, des débris macabres, d'effrayantes épaves. Effroi, répulsion, dégoût, on doit cependant tout sur- monter. Il faut être surhumain: la sueur coule de nos visages sur les cadavres en putréfaction, pendant que nous rampons sur leur dos. Et au-dessus de nos têtes, les balles ne cessent de pleuvoir, les obus de siffler et les fusées de nous éclairer.

Haletants, à bout de souffle, la langue pendante, les reins tellement douloureux que certains esquissent pour se relever un mouvement vite interrompu par le sifflement des balles, on avance. Un moment, nous perdons la file et craignons de dépasser le poste. Mon irère se met à la tête du groupe coupé et je ferme la marche. Heureusement nous rejoignons les camarades. A cet instant, nous atteignons une série de cadavres plus corrompus que les autres et que nous franchissons, notre figure frôiait la leur, nos genoux labourant leurs jambes, leur ventre. Et de cet amas se dégage une odeur fétide, infecte. Souvenir infernal! De nouveau nous nous heurtons à des corps humains. Cette fois, ce sont des vivants sur lesquels nous rampons. Enfin, nous voici à notre poste. Quel soulagement! La relève est faite. Personne n'est atteint. La consigne est siuiple; guetter et se défendre en cas d'attaque. Nous n'avons, pensons-nous, rien à craindre de l'artillerie, grâce à la proximité du premier poste allemand; il reste à nous garer des bombes et des grenades. Le service organisé, nous nous creusons de légers terriers qui éventuellement nous servirons d'abris. Le lieutenant me passe une bouteille et me charge de désinfecter un cadavre enterré dans la tranchée et dont, pafaît-il, une épaule est à découvert.

Afin d'empêcher toute approche des Boches, nous tirons toute la nuit, sans nous découvrir, par-dessus le parapet. Vers 4 heures et demie, à l'aube naissante, je\ pars à la recherche du mort à désinfecter et, à quelques mètres, dans le commencement d'un second boyau, je trouve une masse informe couverte de linges. Est-ce le cadavre? Après hésitation, j'enlève l'espèce de chemise qui couvre les pieds: c'est un visage qui apparaît; sans aucune altération dans les traits, l'homme semble dormir. Je l'arrose de la liqueur du lieutenant et je recouvre doucement la figure. Le second cadavre, celui dont le lieutenant m'avait parlé, se trouve un peu plus loin; l'épaule, en effet, sort du parapet, on la recouvre de tenet Des brancardiers arrivent à 6 heures du matin pour enlever ces deux morts. Mais cette besogne est si dangereuse que le lieutenant la leur interdit. Ils évacuent les autres cadavres; tant mieux, cela rendra la sortie du boyau moins pénible. Au périscope, je surveille les tranchées allemandes, aussitôt l’instrument devient le pointdemire des balles. Que veut dire ceci? Les projectiles arrivent par derrière? Le lieutenant fait prévenir le sergent Denis qui est à l'avant-dernier poste... On nous rapporte que le sergent Denis vient d'être tué d'une balle à la tête. Au passage d'un créneau, on lui criait de se pencher, trop tard: une balle Tafoudroyé. Malheureux sergent! Hier soir, pendant que je rampais sur lui, il me disait: « A tantôt, au revoir » et je me demande, malgré moi, si le destin ne réalisera pas cet «au revoir». Il est tombé sur la poitrine du caporal G... sans dire un mot, en le fixant de tous ses yeux. Espérons que la compagnie n'aura pas à déplorer d'autre perte!

J'observe au périscope et je tire par un créneau dans un créneau allemand. L'ennemi ne tarde pas à répondre et ses balles dum-dum démolissent notre créneau ou traversent les sacs supérieurs du parapet. De l'autre côté de l'Yser, dans la tranchée allemande, je distingue un périscope boche et je suis même tout ébahi d'apercevoir un buste de soldat au-dessus du parapet. Il n'y reste guère. Un sifflement lent et mou; c'est du nouveau, flou-ou-flou-ou-ou. Ce sont des grenades. Elles éclatent tantôt sur nos abris, tantôt au-delà. On en lance peu. Si lugubre que soit ce bruissement, il n'effraie pas. La journée est belle, ensoleillée. Dans le bleu du ciel, passent nos avions, poursuivis par les shrapnells impuissants des Boches. Notre artillerie tire près de nous et nous devons nous mettre à l'abri des éclats d'obus. Des amis, pendant? le trajet d'hier, ont perdu, l'un sa couverture, l'autre ses vivres. Ils sont séparés de nous par une traverse. Nous leur passons de quoi manger et échangeons des billets amusants. Le lieutenant, en guise de souvenir, fait signer chaque occupant du poste sur son carnet D'autres l'imitent. Et lentement, très lentement,'la journée s'écoule. Tout en veillant, nous causons avec le lieutenant de la guerre, de la paix, de nos occupations respectives. Nous nous communiquons nos sympathies, nous discutons nos goûts, tandis que là, à quelques mètres, des myriades de grosses buches bieues dansent ijne sarabande macabre autour du cadavre de notre pauvre camarade. La chaleur commence à devenir accablante; des bouffées d'air chaud et nauséabond nous montent aux narines et nous enlèvent toute envie de manger. Pour nous dédommager, le lieutenant promet un bon verre à chacun si tout le monde du poste 1 retourne indemne. Si nous ratons cette belle invitation, ce ne sera certainement pas notre faute.

A 12 heures et demie, la vigie de la berge signale une ronde d'officier; nous sourions tous, croyant à une blague, lorsque, tout à coup, le colonel Rademakers, du 3e chasseurs, débouche au coin de notre tranchée. Stupeur générale! D'où vient-il? Sort-il du sol ou tombe-t-il des nues? Il est, en effet, absolument impossible qu'avec son embonpoint il soit parvenu à suivre le boyau sans se faire massacrer cinquante fois. Et cependant, il est là, bien vivant, sa figure sympathique dénotant une franche jovialité et une belle vaillance. Il regarde au périscope, se demandant si les Boches lui feront l'honneur d'une balle. Vraiment, c'est un « chic type ».

Le soir est arrivé, le créneau repéré est changé de place et renforcé par un bouclier. La surveillance redouble. Vers 21 heures et demie, la fusillade devient violente. De nombreuses balles explosives éclatent sur le parapet et donnent l'impression que les Boches sont sur notre tranchée et tirent à bout portant, tant est violent le bruit sec des explosions. A notre poste, deux fusils ne marchent plus. Une attaque semble immi- nente. Nous mettons baïonnette au canon et tirons sans discontinuer. Un camarade exténué, épuisé, charge; assis, les fusils qu'un autre décharge... Il est minuit lorsque la relève arrive. Les consignes sont passées tout en tirant: « Surveillez la berge »; « attention à ce créneau»; «bonne garde»; «bonne chance». Le retour s'affectue non sans difficulté; mais s'opère cependant moins péniblement que l'arrivée. La plupart des morts sont évacués. Enfin, nous voilà sortis de cet enfer. Le poste est indemne. Des shrapnells éclatent non loin de nous et ici, aux tranchées de première ligne, où hier nous nous cachions et nous collions au parapet, nous nous croyons maintenant presque en sécurité! Nous voudrions faire halte en pleine zone dangereuse et reprendre un peu haleine, les*bffi-ciers nous exhortent à la prudence et nous quittons les tranchées. Au loin, nous apercevons les brancardiers qui transportent le corps du malheureux sergent Denis vers le cimetière de Lesenburg.

Nous faisons repos sur la route, en arrière, et aussitôt chacun, communique ses impressions, narre de petits incidents ornés de détails pittoresques. En route! A 4 heures du matin, nous sommes rentrés au cantonnement. Il fait jour et depuis longtemps chantent les alouettes. Nous avons l'impression que tout ce qui nous entoura est nouveau, qu'il y a un siècle que nous n'avons vu ces paysages pourtant si familiers. Et nous éprouvons aussi une vive satisfaction, une joie profonde d'avoir accompli une tache difficile. Chacun est content de soi et voudrait pouvoir l'écrire à ses parents, à ses amis, à tous ceux qu'il aime et qu'il défend!

 

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