de la revue ‘Revue de la Presse', du No. 161, 15 novembre 1918
'La Belgique Héroïque et Vaillante'
'La Marche à la Mort'
Recueillis par le Baron C. Buffin

Récits de Combattants

 

La Marche à la Mort

par le docteur Duwez
médecin au régiment des grenadiers

 

La situation ne s'améliore guère. Les Allemands tiennent les tranchées depuis Het Sas jusqu'à Steenstraete. Leurs attaques se font plus pressantes. Ce soir, les zouaves vont attaquer Lizerne.

A ce moment, toutes nos batteries font rage. Il est 18 heures. Les 75 hurlent en rafales. Nos sept-cinq au au bruit d'enclume précipitent leurs coups dans l'air vibrant, par salves, avec un sifflement déchirant.

Voici Pypegale aux maisons ruinées. Des estafettes anglaises dissimulées nous regardent passer. A gauche s'étend la plaine verte qui conduit aux grands arbres du Kemmelbeeck. Ils se dressent en futaies, les branches encore dénudées. Plus loin ce sont les haies, les jardinets et dans l'angle où la vallée est coupée par la route, au milieu des taillis verts, des poiriers couverts de fleurs, on voit les toits rouges du petit village de Zuydschoote et son église toute blanche, calcinée.

Sur ces couverts, les gros obus allemands tombent sans discontinuer. Ils soulèvent de grosses volutes noires en boule, ou bien éclatant dans les maisons, ils lancent dans l'air en poussière rosé les tuiles pulvérisées. On entend les faîtages qui craquent, les murs qui s'écroulent, les pannes qui dégringolent. Au-dessus du chemin de colonne naissent les nuages blancs des petits shrapnells. Ils se profilent sur le ciel bleu. Le vent doucement les étire, les déforme et les porte vers nous. Plus loin l'horizon, petit à petit, se voile dans un brouillard fait de fumée, de plâtras et de poussière.

Voici, sur la gauche, la ferme où s'amorce le che-tnin. Nous traversons la grange dévastée. Les balles commencent à siffler et claquent contre les murailles. Les fenêtres sont sans carreaux, les chambres remplies de débris et de paille pourrie. Un grenadier se traîne vers nous, les traits tirés, le front couvert de sueur froide. Sa culotte est collée à sa jambe par le sang, et sitôt qu'elle est coupée, la plaie apparaît large, avec un fondplus sombre formé par les muscles, et un long filet rouge qui coule. Puis arrive un zouave, petit, râblé, qui vient gaillardement en soutenant son bras. Il nous le montre et dit avec un accent marseillais: « Je crois que cette fois ils me l'ont cassé, les cochons! Ils m'ont eu tout de même. » II parle avec volubilité, fait des gestes viojents. Quand le pansement est fini, tout à coup, il se tait, pâlit et s'appuie contre la muraille.

Nous, nous regardons devant nous, pour voir par où nous traverserons le barrage de feu. Chacun donne son avis. Les zouaves là-bas, à la file, le long des haies, se dirigent vers Zuydschoote. On voit la tache jaune que fait leur veston, le voile bleu qui couvre leur chéchia. Le fusil à la main, ils avancent prudemment, en se dissimulant, comme des Indiens, sur le sentier de la guerre.

Au fur et à mesure que nous approchons du Kemmelbeek, les balles de plus en plus sifflent, claquent, piaulent. Voici les passerelles, la niche de la sentinelle, couverte de gazon, les grands arbres dénudés, les bras en l'air. Le long du taillis, dans les fossés, des grenadiers en capote sombre, écussons rouges au collet, sont couchés parmi les zouaves au costume clair. A notre droite, la ferme en ruines, dont il ne reste que des pans de murs, au ras du sol, cache ses briques dans les herbes. Ici la zone est tellement battue qu'il vaut mieux courir. Nous traversons la route pour arriver à la petite maison du garde. Elle abrite toute une grappe de soldats, affalés dans le jardin, à l'abri des murailles et parmi les plantes vertes et les touffes de jonquille; leurs uniformes se marquent en teintes vives, plus vives maintenant que le soleil descend à l'horizon.

La petite maison est intacte et c'est miracle. Les hommes jacassent comme des pies. Ils racontent déjà des exploits dans le fracas de la bataille. Ceux qui sont contre les murs sont accroupis, pressés les uns contre les autres, le reste est à plat ventre. A l'intérieur, des blessés se sont réfugiés.

Il y a là deux petites chambres bondées de monde. Les blessés sont étendus sur la paille. L'un d'eux, un grenadier, râle le long du mur, avec une balle dans la tête. Un zouave accroupi dans un coin serre-sou bras contre sa poitrine; il ne dit rien, le regard fixé devant lui. D'autres s'agitent et se plaignent. Le sol est jonché de pansements ensanglantés, deïambeaux d'uniformes souillés, de sacs, de fusils, de baïonnettes. Une main que l'on me tend a les doigts presque arrachés. Un petit caporal gouaille, laid, les cheveux noirs, la moustache en brosse, les yeux vifs; il montre une fesse dont la moitié a été emportée, disant: « Ah! là là, qu'est-ce que je vais faire maintenant, c'est que je ne peux plus m'asseoir. »

Dans la salle à côté, il y a des blessés aussi, entassés. L'aumônier, dans un coin, donne l'absolution. Deux officiers attablés soupent en isant des ordres, tandis que de dessous leur table sortent les godillots ferrés d'un mourant. - Docteur, docteur, est-ce qu'on va me laisser ici? » De partout s'élèvent des plaintes. Tout le monde parle à la fois, en sabir, en argot, en flamand. - « Mon pansement perce, Monsieur le major, je perds tout mon sang. »

II y a là un pauvre diable qui a la jambe presque emportée, un. autre plié en deux appuie son front contre la muraille. Un autre encore, qui a la tête entourée de bandeaux ensanglantés, raconte: « J'avançais le premier de la section, tout à coup je reçois un choc... » II fait de petits gestes précis avec sa main sèche. En voici toujours. Le soir tombe. Le rouge des blessures devient noir dans l'obscurité. Les regards semblent plus profonds. On allume une bougie et les ombres maintenant s'allongent, énormes sur les murailles. Un blessé, dans un coin, a cessé de souffrir. Ses yeux grands ouverts regarder fixement dans la salle.

Par les fenêtres, on voit la lumière verte des shrapnells et la flamme rouge des brisants éclairer la nuit en brusques éclairs. Des tuiles dégringolent, des mottes de terre viennent s'écraser sur le toit. Une lourdeur étrange pèse sur les têtes. Est-ce la fatigue? Une torpeur? Non, c'est autre chose d'indéfinissable.

Au dehors la grappe humaine est toujours là. A droite, on entend le tac tac régulier d'une mitrailleuse. Un zouave, tendant le poing, s'écrie: «Ah! les vaches! Mais on les aura tantôt, à la baïonnette. » Des obus passent en sifflant au-dessus de la maison. Ils vont éclater dans les taillis avec un bruit de huée. Puis c'est le sifflement plus lourd, saccadé des gros quinze. Ram... ram... ram... Ils éclatent. Ils viennent par trois à espaces réguliers. D'une minute à l'autre peut-être surgira la grande lueur, le déchirement final qui enverra dans la mort tout notre îlot humain.

Nos tranchées de piemière ligne sont là-bas. Voilà le moulin de Lizerne. Le village à droite. Le sol est noir, une vague clarté lunaire éclaire la plaine, où l'on voit l'amas de briques qui rappelle le moulin. En octobre, nous l'avons vu dans sa gloire, les bras en croix. Au travers du nuage de poussière qui traîne sur le champ de bataille, éclairé par les clartés déchirantes des shrapnells, dans la lueur blafarde qui plane, il prend l'aspect d'un paysage de rêve.

Voilà le point qu'il faut atteindre. Les yeux se fixent sur lui, hypnotisés. Là, c'est la crête désolée, le terrain maudit, où les entonnoirs se creusent à côté des entonnoirs. Les balles sifflent, les mottes de terre tombent avec un bruit sourd. Des éclats s'enfoncent en ronflant. En avant. Il faut passer. Au fur et à mesure que l'on progresse, la silhouette du but grandit. Il est là, on trébuche,on tombe, on se relève. Voilà la maison ruinée, la butte qui portait le moulin maintenant écroulé, un abri y est creusé. Je pousse la porte, une bouffée d'air chaud me prend à la gorge, la lumière m'éblouit ,et dans l'atmosphère lourde c'est à peine si l'on reconnaît les visages. Ils sont bien à vingt là dedans, des blessés qui attendent, des officiers à leur poste de combat. Mais nous, nous allons plus loin. Nous prenons à peine le temps de dire quelques mots: «Adieu, bonne chance. » On se serre la main. Combien de tous ceux-là ne reviendront plus!

C'est la dernière étape. Il y a un boyau maintenant. Nous nous glissons le long de la maison, ombres noires dans la nuit. Le boyau est bouleversé, obstrué, démoli. Il faut grimper sur les tas de sable, enjamber, sauter, se laisser retomber dans les trous. C'est un dédale de pans de murs, de terre remuée, au-dessus duquel les grands arbres ébronchés dressent leur squelette noir. Les obus arrivent systématiquement de quart de minute en quart de minute. Entre chaque éclatement on court, on se presse. Le cœur bat. Les balles claquent. Mais on ne pense pas à la mort. Il faut arriver, avancer, c'est une course à l'abîme. Et cette odeur qui monte aux narines en même temps que l'odeur de la poudre devient plus forte et se précise. Mais voici l'Yperlée, la passerelle, un bond et nous sommes dans le chemin couvert.

L'arbre qui se trouvait en cet endroit a éclaté. Ses branches noires se sont enchevêtrées en s'effondrant et l'on voit le blanc de son aubier aux arêtes énormes. A nos pieds, quatre zouaves. L'un d'eux accroupi, le fusil entre les jambes, la tête sur la poitrine, les autres couchés. Ils semblent dormir. Et cette odeur devient entêtante. Agréable d'abord, jasminée, elle arrive à être écœurante. C'est elle qui nous poursuit depuis longtemps déjà. Par places, elle est plus violente. Le cercle serre davantage les tempes. Les yeux brûlent et les larmes coulent sur les joues. Il y a dans l'air comme des gouttelettes qui se déposent.

Voici la tranchée, la lune rend les ombres énormes. La lueur brusque des shrapnells déchire la nuit au-dessus de nos têtes. Les obus hurlent. Ils passent lourds, comme s'ils avançaient péniblement. Soudain des 75 précipitent leurs coups, ils s'arrêtent, puis reprennent rageurs. L'horizon s'éclaire de brusques lumières. Dans le lointain, on entend le « boum » étouffé des grosses pièces, le son de cloche des 380 qui se prolonge et se prolonge. La canonnade se ralentit, on croit qu'elle va cesser, mais après un moment de silence, une pièce recommence, puis une autre, puis toutes ensemble.

Nos grenadiers sont là, couchés sur les parapets, accroupis dans la tranchée, grandes ombres noires sur les sacs plus gris. Ils tirent Les balles claquent sur les sacs, sur la terre, dans les arbres. Des ombres se glissent, des hommes courbés en deux, le fusil à la main. Sur la droite, une large clarté rouge gagne tout le ciel. Ypres brûle. Les ruines d'Ypres sont en flammes.

Les balles chantent, piaulent. D'autres s'enfoncent dans la nuit bleutéeavecunbruit répercuté. Elles vont loin, et brusquement finissent dans le sol. Il en vient d'en face, de devant, de derrière. Une fusée descend du ciel, étoile verte éclairant la tranchée d'une clarté irréelle comme un sourire diabolique. Les sifflements reprennent. Des shrapnells éclatent avec leur lumière glauque, encore, toujours. L'heure est merveilleuse et terrible. La Flandre saigne par toutes ses veines. Mais qu'importe, les Allemands ne passent pas.

Back to Récits Belges

Back to French Articles

Back to Index