de la revue ‘La Guerre des Nations' no. 9
'Soeur Julie de Gerbevillier'
par White Williams

Soeur Julie

 

Soeur Julie

Une petite femme en costume de religieuse, avenante, fraîche comme une pomme, me fit une révérence sur le seuil de sa porte. D'un ton animé, elle me pria de m'asseoir. J'étais pour elle « Monsieur l'Américain », venu de loin pous visiter Gerbeviller, la petite cité blottie au pied des Vosges, qui avait souffert des Allemands autant que toute autre cité, même en Belgique.

« Sœur Julie » m'exprima son plaisir de me recevoir.

Je la considérai quelque temps avec étonnement. Je pouvais à peine croire que cette personne ronde et souriante était la fameuse sœur Julie. Elle tenait sans sa décacheter la lettre d'introduction que l'on m'avait donnée pour elle.

J'avoue que je m'attendais à un autre type de femme, je pensais qu'il fallait une autre stature pour en imposer aux Alemands comme sœur Julie avait su le faire. Je m'attendais à trouver une femme grande et impérieuse, comme Madame Mâcherez, la mairesse de Soissons.

Dehors, les neuf dixièmes de la ville étaient en cendres, mais son petit parloir ne respirait que le confort, la paix et la bonne humeur. Des géraniums ornaient les fenêtres, des stores de dentelle voilaient les vitres.

« Mon pauvre Gerbeviller », dit-elle, et des larmes coulèrent sur ses joues et tombèrent sur son grand col empesé. Elle les chassa de deux pichenettes et se rapprocha de la table, de nouveau toute sourires et fossettes. Oui, fossettes, je ne puis m'empêcher d'employer ce mot en parlant d'elle — elle en a jusque sur ses doigts. Sa voix est douce et grave. De ses 60 ans, elle ne paraît que 40. C'est une femme qui a toujours dû prendre la vie comme une bonne chose. Le péché, les Allemands, n'avaient jamais franchi son seuil.

Il a fallu une guerre pour distinguer cette femme de la foule. En dehors de son couvent elle était inconnue. Elle allait tranquillement son petit bonhomme de chemin, souriait à tous et « faisait le travail du Seigneur » comme elle dit. Un jour les Allemands vinrent, et sa personnalité éclata.

D'une voix où la colère tremblait encore, elle commença son récit:

Un officier allemand entra chez elle et, pointant un revolver à son front, lui réclama du pain. D'un brusque revers de main, elle abattit le revolver. Puis elle agita son doigt rond, meaçant, sous le nez de l'officier.

Sa voix n'était plus mélodieuse; elle ordonnait, austère.

« Comment! il osait menacer une religieuse!

« Si les Allemands avaient besoin de pain, pourquoi avaient-ils brûlé la maison du boulanger? Elle avait du pain, oui, mais c'était pour les siens; les Prussiens pouvaient chercher le leur ailleurs. »

L'officier baillait d'étonnement; mais elle continua: « Vous êtes un officier, vos soldats sont en train d'incendier la ville. Dites-leur de respecter ma maison et les maisons voisines!

« Vous voyez ici un hôpital, où cinq autres sœurs vivent avec moi. Vous, barbares, n'allez pas le brûler, j'espère!... »

L'officier leva son poing pour frapper.

Une lueur qui n'était pas céleste brilla dans les yeux de sœur Julie. Il se ravisa, et promit que ses hommes respecteraient l'hôpital et les demeures qui l'entouraient.

La nuit tomba. La ville flambait.

Une troupe d'incendiaires s'approcha.

Sœur Julie marcha sur eux, et les fit reculer. Elle avait l'air si inspiré que plusieurs firent le signe de la croix en battant en retraite.

Elle rentra dans sa maison, pansa les treize blessés français qui étaient là, et réunit toutes les sœurs pour un conciliabule.

Le résultat fut qu'elles se glissèrent, avec des paniers, des haches et des coutelas, vers les étables, où des chevaux et des vaches avaient été brûlés vivants, et qu'elles découpèrent dans leurs corps assez de bonne viande pour remplir leurs paniers.

Rentrées chez elles, elles mirent une énorme marmite sur le feu et bientôt une bonne odeur de soupe se répandait jusque dans la rue. Là-dessus, un autre officier prussien fit irruption.

« Vous avez de la viande ici », déclare-t-il.

« Nous en avons » concéda-t-elle, tout en continuant à faire sa cuisine, « mais c'est pour les habitants et pour mes blessés. Et tant pis, s'il n'en reste pas pour vous! »

L'officier dit: « Nous sommes 12.000 qui avons faim, nous vous prendrons votre dîner ».

« Pas avant de m'avoir tuée », dit-elle. Et cet officier-là, lui aussi, battit en retraite.

Une fumée épaisse roulait dans la rue et pénétrait par les fenêtres. Elle fit remplir d'eau les bassines, les seaux, et les fit aligner dans le vestibule. Puis, avec la sœur Hildegarde, elle se mit à partager les terrines de soupe aux pauvres habitants réfugiés dans les rares maisons encore debout. Elle leur promit d'obtenir la permission de les nourrir chez elle.

Une nouvelle troupe d'incendiaires déboucha dans la ruelle, et, en quelques instants, le feu ronfla dans plusieurs rez-de-chaussée.

Sœur Julie donna à ces hommes l'ordre de venir près d'elle.

Ils obéirent. Elle leur fit signe de la suivre dans son vestibule. Us obéirent. Elle leur montra les récipients pleins d'eau et leur dit d'éteindre le feu qu'ils venaient d'allumer, qui mettait son hôpital en danger et qui était contraire aux ordres donnés par leurs officiers. Ils le firent, remplirent les récipients et les remirent en ordre dans le vestibule. Sœur Julie prit une petite chaise, s'assit devant sa porte et commença une garde qui dura toute une nuit et la moitié d'un jour. Elle vit défiler une armée de 150.000 Allemands avec musique en tête, au pas de parade parmi les maisons brûlées. Quatre fois encore ses récipients durent être vidés. A l'aube suivante, un officier vint, qui l'accusa de cacher des soldats français armés.

« Menteur », lui dit-elle doucement, et elle l'accompagna. Plusieurs officiers se joignirent à eux, pistolet au poing, ou sabre au clair. Elle leur fit visiter toute la maison, elle découvrit devant eux les corps sanglants de ses blessés.

« Nous sommes ici des Sœurs de Charité, notre devoir est de soigner les malades, nous soignerons aussi vos blessés, si vous en avez. »

Ce matin-là, les Français livrèrent bataille, les Allemands durent accepter l'invitation de sœur Julie, et lui apportèrent 258 de leurs blessés. Du coup l'hôpital déborda, de la cuisine au grenier.

Les Français avançaient toujours. Leurs obus tombèrent sur la ville, et les Allemands évacuèrent leurs blessés vers chez eux.

Sœur Julie me cita un exemple d'inutile cruauté.

Une paralytique de 70 ans fut emmenée dans une automobile pour montrer aux Allemands les caves des fermes. Mais elle ne les connaissait pas et ils la fusillèrent. Ce fut sœur Julie et sœur Hildegarde qui l'ensevelirent pendant la nuit.

L'occupation allemande dura 15 jours.

Les Français gagnaient du terrain. Les balles de leurs mitrailleuses sifflaient dans les rues et pénétraient par les fenêtres de l'hôpital, mais sans blesser les Sœurs.

Un matin, « le plus beau, le plus heureux matin de ma. vie » dit-elle, peu après l'aube, sœur Hildegarde la prévint que les Allemands semblaient se replier. Sœur Julie se mit à regarder par la fenêtre. Tout à coup, elle se précipita dans l'escalier, si vite qu'elle faillit tomber: six dragons français à cheval, riant et fumant leurs cigarettes, faisaient boire leurs chevaux à une fontaine à cinquante pas de là.

« J'ai crié à leur vue bienheureuse, dit-elle, ils avaient l'air si gai, si débonnaire, sur leurs chevaux, comme seuls des Français peuvent l'avoir ».

Sœur Julie courut à eux. Ils lui sourirent et la saluèrent. « Vous savez, sous savez! dit- elle, les Prussiens sont encore ici, ils vont vous prendre! »

«Mais non! Mais non!» dirent-ils en chœur. « Nous sommes 30.000 qui arrivons, et bien plus encore, par derrière. »

Bientôt l'armée française entra dans Gerbeviller, qui n'a pas vu d'Allemands depuis ce matin-là.

Avant de la quitter, je lui demande pourquoi elle ne portait pas la croix de la Légion d'Honneur, que lui avait apportée le Président Poincaré en personne. Elle rougit pudiquement. Je me rappellerai toujours la grâce et la dignité de sa réponse :

« Je ne la porte pas parce qu'elle n'est pas pour moi toute seule. Elle est pour toutes les femmes de France qui ont fait leur devoir. »

« Les nonnes ne portent pas de décorations. Elles travaillent pour le Seigneur. »

White Williams

 

Back to Introduction

Back to Index