du livre 'la Vie en Lorraine' no. IV, novembre 1914
'Hansi à Epinal '
par Ludovic Chavé

Le Caricaturiste Alsacien Prend une Belle Revanche

 

Epinal, 16 novembre

Le spirituel collaborateur de « Dur's Elsass » l'auteur de « Mon Village », du « Professeur Knatschké », des œuvres humoristiques où s'applique la fine ironie de son inspiration, le dessinateur Hansi - pour l'appeler par son nom - remplit maintenant à Epinal, sous l'uniforme, les fonctions d'interprète.

Il a le grade d'adjudant.

Point n'est besoin, pour les patriotes, de rappeler les tracasseries sans nombre, les procès, les vexations qui aboutirent, pour Hansi, à sa comparution devant la Cour suprême de Leipzig, sous la kolossale et ridicule Imputation de haute trahison.

Au lieu d'expier son « crime » dans les geôles allemandes, le condamné préféra mettre la frontière entre ses gardes-chiourmes et lui.

Hansi resta quelque temps à Belfort. Il a pu obtenir, à Epinal, un poste d'interprète; c'est là qui'un de nos rédacteurs a pu le surprendre, presque dans l'exercice de ses fonctions:

- Je remercie votre journal, dit-il d'abord, pour les marques si nombreuses de sympathie et de fidèle dévouement qu'il m'a prodiguées en mainte circonstancei. L' « Est Républicain » m'a prouvé que mes productions avaient la chance de plaire et d'être comprises par les Lorrains qui voyaient de plus près et jugent plus exactement notre résistance aux efforts du pangermanisme en Alsace. »

Le « bon oncle », comme il sïntitule lui-meme, a gardé intacte sa jovialité. Il a le sourire. Il ne compte autour de lui que des camaraderies, aussi bien parmi les officiers et les soldats de la garnison que dans la population civile. On l'accable littéralement de demandes d'autographes; c'est avec une inlassable complaisance qu'il accorde aux solliciteurs les satisfactions vite, obtenues:

- J'ai mis ma signature, dit-il, au bas de je ne sais combien de cartes postales illustrées. Beaucoup d'amis inconnus, qui se disent aimablement mes admirateurs, achètent mes livres et me prient d'écrire quelques mots sur la première page; je m'exécute très volontiers. Mais, hélas! je ne suis guère disposé à augmenter la collection des bibliophiles par de nouvelles œuvres.

- Pourquoi cela?

- Les conditions dans lesquelles je travaillais en Alsace, déclare alors le vaillant artiste, ont disparut.. Quelle joie, quelle excitation je puisais jadis dans ma campagne contre les oppresseurs de mon pays, les tyrans dont la haine implacable essayait de réduire la malheureuse Alsace! Mes « charges » notaient les ridicules, les travers, l'orgueil grotesque, le puffisme extravagant de l'ennemi; elles remplissaient mon album de croquis exacts, saisis sur le vif. J'opposais ainsi aux rodomontades ou aux insolences une satire sans cesse aiguisée par mon désir de jouer avec les tribunaux qui nous guettent comme la souris croit s'amuser aux dépens du chat, qui peut, d'un coup de croc, lui casser les reins?

Hansi faillit avoir les reins cassés. De même Zislin, et les autres caricaturistes, dont les taquineries exaspéraient la rage allemande:

- Des maisons d'édition françaises m'ont proposé des contrats avantageux, dit-il simplement. On me paierait fort cher des croquis en d'autres pays. Mais non; il me semble qu'il manque à ma verve quelque chose, que je suis privé d'un stimulant... »

Ce qui manque à Hansi, c'est l'épée du Damoclès de Potsdam; c'est l'assignation imprévue, la prison en perspective, les amendes, les contraintes par corps, toutes les persécutions que multipliait la rancune de ses bourreaux.

- Mais je savoure aujourd'hui, ajoute Hansi, les voluptés de la vengeance. Je suis interprète. Mes fonctions me mettent fréquemment, j'allais dire heureusement, en relations avec les traîneurs de sabre dont j'ai crayonné la silhouette dans les rues de Mulhouser ou sur les places de Strasbourg... »

Le bon oncle raconte alors de quelle-manière il procède à l'interrogatoire des officiers que nos soldats ramènent assez souvent à Epinal.

- Si vous me teniez entre vos mains, leur dit-il, mon affaire serait instruite et réglée en cinq secs. Le peloton d'exécution vous débarrasserait de moi... Le sort des armes vous livre à la merci des Français. Savez-vous ce que les Français font ordinairement de leurs prisonniers?...

Naturellement la question trouble un peu les Boches auxquels s'adresse l'adjudant Hansi: plusieurs d'entre eux répriment mal leurs mouvements d'inquiétude. Mais pour mieux ménager ce qu'au théâtre on appelle les « effets », Hansi s'empresse de rassurer ceux qu'il tient ainsi sur la sellette:

- Oh! soyez tranquille... On observe ici les lois de l'humanité; on ne tue pas les enfants ni les femmes... Les prisonniers sont traités avec les égards que méritent les vaincus qui ont loyalement porté les armes pour défendrei leur patrie... Non, vous ne serez pas condamnés à mort! » Ce sont les « blagues » peu féroces que réserve Hansi à ceux qui le traquaient.

Ne vous semble-t-ii pas que ce genre de plaisanterie l'apparente avec Henri IV, se vengeant du ventripotent Mayenne en lui imposant une promenade où ie chef de« Ligueurs suait à grosses gouttes?

 

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