de la revue ‘La Guerre des Nations', no. 10
'La Fuite des Belges en Angleterre'
par Fanny - une refugiée Belge
 
Racontée par une Réfugiée
(lettre à une cousine)

la retraite d'Anvers et en Angleterre

 

Lowood House, 28 nov.

Ma chère petite Jeanne, quelle joie ce matin de recevoir ta lettre. Combien j'étais anxieuse, petite Jeanne, de savoir ce que vous étiez devenus, toi et tous les chers tiens. Je me torturais la pensée pour savoir où vous étiez. Pauvre petit chose, je comprends bien tes angoisses; j'ai passé par les mêmes et j'y passerai encore.

J'en aurais pour des journées à t'écri-re; mais je suis déjà si contente de te savoir où tu es, d'avoir constaté que la lettre n'a mis que deux jours pour m'arriver. Nous allons donc pouvoir nous écrire souvent et, comme tu le dis, c'est si bon de s'entourer de tendresse et de sentir autour de soi les liens de la famille. Et tu sais bien que toi, je t'aime comme si tu étais ma sœur. Ah! je n'ai oublié personne des chers miens, au milieu des épreuves que j'ai traversées. Le récit en formerait un volume, un gros. En voici une tranche. Je m'en vais te tracer notre vie — en ramassé — mais d'abord, ma pauvre petite, dis moi comment va ta grippe... Et maintenant laissons courir les pattes de mouche. La première chose a été le départ de James (mon mari), lors de la mobilisation comme chasseur-cycliste: corps spécial de la garde civique, militarisé en temps de guerre. Ce sont donc des volontaires. Pendant dix jours, le service se faisait à Bruxelles. James faisait des reconnaissances et a même pris part à l'action de Louvain. Mais à cette époque, nous avions encore la chance de le voir deux ou trois heures par jour ou par nuit, cela dépendait. Et nos angoisses étaient déjà assez fortes; car il nous racontait les exploits des uh-lans, et plus d'une fois il s'en est fallu de peu qu'il ne fut blessé, ou prisonnier, ou fusillé, comme c'était l'habitude de ces gens là. Tout à coup, le 18 avril, il a dû nous quitter, Sans nous prévenir et filer sur Gand. Et voilà que nous ne savions plus ce qu'il était devenu et tu t'imagines notre affolement.

Deux jours après, les Boches envahissaient notre ville par centaines de mille. J'en ai vu des casques à pointes, des hussards de la mort, enfin de tout... leur état-major! Quelle impression! Je logeais chez ma belle-mère et avais abandonné ma petite maison au départ de James, le cœur bien gros. Nous ne pouvions plus dormir: l'atmosphère de la ville était écrasante, lugubre, on vivait comme dans un tombeau. C'est alors que le Dr S..., qui avait soigné James blessé au tibia par un espion qu'il avait arrêté, est venu nous sauver. Les Boches étaient à Bruxelles, nous étions coupés de toute communication et James, dans le cas ou il aurait été blessé, n'aurait pu nous être ramené. Cette perspective nous affole davantage et, en deux heures, nous avons décidé de filer sur Zoute (petit port de la côte Belge) d'où, au moins, nous pourrions correspondre avec Gand. Des sacs de voyage pour tout bagage; nous ne pouvions presque rien prendre avec nous.

Enfin nous abandonnons tout à Bruxelles et nous nous mettons en route vers l'inconnu. Traverser les lignes allemandes n'avait rien de rassurant. L'un ou l'autre essayait de calmer nos terreurs; mais nous n'en menions pas large, quoique l'espoir de revoir James nous donnât tous les courages. De Bruxelles à Alost, nous roulons en voiture. Quantité d'Allemands tout le long de la route. Ils nous arrêtent. Ils se conduisent assez bien avec nous, mais on sent cruellement que l'on est sous leurs bottes. Quelle horrible impression! Et puis l'inconnu à chaque coin de route: tous seraient-ils raisonnables? Le docteur parle allemand couramment et ça nous a sauvés.

A neuf heures et demie, nous arrivons à Alost; puis à dix heures et demie nous avons pu attrapper un train joujou qu'on chauffait spécialement pour que les employés des gares puissent rentrer chez eux. Presque toutes les communications entre Ostende et Bruxelles étaient déjà rompues par les Allemands.

A Termonde on refuse de nous loger. Il est près de minuit. Nous avons dû passer la nuit sur une banquette de la gare. En tous ces endroits nous avions chance de retrouver James, car il y avait des chasseurs-cyclistes un peu partout; mais nul ne ressemblait à James.

Après la nuit blanche que tu devines, un train nous conduit à Saint-Nicolas. Là l'espoir renaît. Nous avons couru de tous côtés, partout où se trouvaient des soldats appartenant au corps de James. Mais ni à l'état-major, ni ailleurs, parmi ses camarades, on ne l'avait vu depuis deux jours. Quelles angoisses nous étreignaient le cœur. Enfin abattues et à bout de ressources, nous filons sur Gand. A Gand, pas de James, ni à Bruges, ni nulle part: qu'était-il arrivé?

Le pauvre, après une randonnée de 90 kilomètres, faite sans que la plaie de sa jambe fût encore fermée, était tombé d'épuisement. Il n'avait pas mangé de tout un jour, pas d'argent. Et il savait à ses trousses les uhlans signalés dans les environs de Bruges. Par un hasard providentiel, l'ami S... passe avec son auto au . service des ambulances, ramasse James et le conduit à Bruges, de là il est envoyé à Ostende. Mis hors de com- bat, avec un congé de convalescence, il file au Zoute, chez Jane et Charles, au Cottage,... où nous arrivons le même soir!

Non, quelle joie! Nos amis ne revenaient pas de la coïncidence. Là James s'est remis. Nous avons passé six semaines assez paisibles: et puis, j'avais mon James, tout était sauvé.

Jusqu'au 13 octobre!... Oh alors ce fut un autre sport: cette fuite en Angleterre, les Boches à nos trousses, le canon résonnant formidablement autour de nous, cet exhode général des deux Flandres et de toute la côte: immense cohue, inénarrable, impossible à décrire, effrayante à voir.

Nous avons été dans toute cette bagarre, mon chéri, et de toute ma vie, je n'oublierai ce voyage! Avec nos amis, nous faisions une nichée de seize personnes. C... était de la bande, avec son amour de gosse qui a huit mois. Us ont en vu aussi, ceux-là!

Ostende était un lieu de panique folle. Nous avons fui à la dernière minute et là a été la boulette. Mais les journaux nous entretenaient dans des illusions. Nous n'avons filé que le 13 octobre, croyant pouvoir attrapper la malle pour Douvres, le lendemain. Oui, je t'en fiche! A Zeebrugge on a dû descendre, place devant être faite aux soldats. Service mal fait, affolement général: on a vu des choses horribles, des enfants écrasés, des familles dispersées. Batailles folles aux abords des bateaux et des trams. Une chose effroyable, quoi! N'ayant pu trouver ni trams, ni voitures, ni même une charrette à fumier, nous avons dû marcher de Zeebrugge à Sluis, frontière hollandaise, cinq heures et demie d'affilée, sous le bourdonnement sourd du canon, avec l'angoisse affreuse de l'approche des Huns. Perdus, nos amis! Ils avaient filé en auto, d'un autre côté. Nous nous arrêtons à Knocke, toutes mortes. James court au Zoute et revient navré. Tous les oiseaux s'étaient enfuis devant l'afflux des mauvaises nouvelles. Il était midi, la villa abandonnée. Tout cela nous crevait le cœur. Et nous étions là, comme des misérables, sur la route, avec nos bagages. James a dû les porter dans une brouette après un déjeuner dont nous n'avons rien pu avaler. Le seul espoir qui nous restait était Sluis, car nous ne pouvions plus espérer atteindre Ostende et retrouver nos amis. Et toujours pas de véhicule, même à prix d'or. Et nous avons alors marché de Knocke à Sainte-Anne. Ajoutée à celle de Zeebrugge à Knocke, c'était une randonnée dont je me souviendrai. A deux heures, pluie battante. Arrivée à six heures à Sainte-Anne. Encombrement fou: pas à coucher et, pour tout potage, une tartine au fromage. Nous étions au bout de notre rouleau, ma belle-mère et moi, et trempées comme des barbets. Pour nous coucher, nous fûmes encore heureux de dénicher, en offrant un bon pourboire, une grange où on nous donna un coin grand comme un mouchoir de poche pour chacun, une botte de paille et, en plus, douze individus, de gros muffles ronflants et grossiers. Il faisait noir comme dans un four, et la pluie, et le canon!... Ma belle-mère grelottait la fièvre; je souffrais des jambes et des reins à en pleurer, et mon James souffrait, de nous voir dans ce désarroi.

A six heures du matin, nous étions debout, toujours mouillées et grelottantes et faibles et éreintées: ce que deux femmes délicates pouvaient être après une pareille odyssée! Une voiture payée cher — mais avec quel cœur! — nous conduisit à Breskens, où, encore une fois, nous fûmes à moitié sauvées du cauchemar. De là à Flessingue, où quelques petites péripéties nous étaient encore réservées.

Enfin, le 15 octobre, à six heures du matin, nous étions en première classe sur le pont du Prince d'Orange. Douze heures de traversée. Avec la vérification des passe-ports, l'encombrement du bateau, le trajet en chemin de fer, nous en avons eu jusqu'à neuf heures et demie pour arriver à Londres. Nous étions en loques. Les nerfs complètement déchirés, nous étions du moins dans un bon grand lit. Oh! la joie de s'étendre et de pouvoir dormir après cinq nuits blanches!

Nous voici dans un petit cottage, au milieu de l'admirable comté de Surrey...

Fanny

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